Le général Lahoud prochain
président du Liban
Le général Aoun :
« Damas a désigné un
préfet »
Adoubé par la Syrie, le chef de l’armée libanaise devrait être élu la semaine prochaine lors d’un vote du Parlement de Beyrouth, que le leader druze Walid Joumblatt boycottera.
Damas a tranché. Le futur
président du Liban sera un militaire, le général Emile Lahoud. Cet officier de marine de 61 ans, chef des forces navales dans les années 70, est à la tête de l’armée libanaise depuis neuf ans. Il est crédité de la restructuration de ces forces, après une guerre civile de 16 ans. Dans un climat de corruption généraliste, ce chrétien maronite fait figure d’homme intègre, discret, au point de n’avoir jamais accordé d’interview.
« Choisi » lors du sommet syro-libanais qui s’est tenu lundi à Damas, le général Lahoud devrait être élu formellement la semaine prochaine par le Parlement libanais. Hier, le chef druze Walid Joumblatt a annoncé qu’il boycotterait cette élection, critiquant « le manque de démocratie » dans la désignation du futur
président.
Le général Michel Aoun, lui, a eu le général Lahoud sous ses ordres quand il était le patron de l’armée libanaise. Puis il l’a eu en face de lui, lorsqu’il a déclenché sa « guerre de libération » contre les Syriens, le 14 mars 1989. Le 13 octobre 1990, le chef du gouvernement chrétien s’inclinait, se réfugiait à l’ambassade de France avant de prendre le chemin d’un exil français.
Aujourd’hui, à 63 ans, Michel Aoun se considère toujours comme un « premier ministre en exil, car évincé par une force d’invasion étrangère ». Depuis sa résidence de Haute-Maison,
près de Crécy-la-Chapelle, en Seine-et-Marne, il réagit à la désignation du général Lahoud.
LE FIGARO. - Quelle signification donnez-vous à la désignation du général Lahoud comme futur
président libanais ?
Général Michel AOUN. - Au Liban, les élections,
présidentielles ou autres, n’ont pas d’importance. Le véritable dirigeant, lui, ne change pas. Nous assistons seulement à un changement de « secrétaire », la désignation d’un nouveau «
préfet » de la Syrie au Liban. Le choix se fait à Damas avant d’être communiqué au Parlement libanais qui n’élit pas ce
préfet, mais l’intronise.
- Vous ne reconnaîtrez donc pas son autorité ?
- Comment reconnaître un pouvoir issu d’un coup d’Etat militaire et maintenu par un processus démocratique falsifié ? Je reste personnellement soumis à une série de décisions arbitraires. Ce n’est pas une question d’opposition politique. C’est beaucoup plus profond que cela.
- Quelle est aujourd’hui la stratégie de l’opposition chrétienne ?
- Il ne faut pas parler d’opposition chrétienne. Il y a des musulmans avec moi. Chrétiens ou musulmans, nous nous battons pour la souveraineté, l’indépendance de notre pays. Même si cela nous a coûté cher, avec la multiplication des arrestations, nous allons continuer notre politique de grands rassemblements, comme celui de samedi prochain avec les avocats, les intellectuels... Non violente, notre résistance est axée sur les droits de l’homme.
- Le premier ministre, Rafic Hariri, a déclaré en 1996 que vous pouviez rentrer au Liban et y exercer des activités politiques. Envisagez-vous de le faire ?
- Cette question du retour n’est pas si simple. Un pouvoir qui gèle vos comptes en banque, qui ne respecte pas vos droits matériels, respectera-t-il les autres ? Ma protection n’est pas assurée. J’ai déjà été victime de trois tentatives d’assassinat et les commanditaires sont aujourd’hui au pouvoir... Le premier ministre m’enverra-t-il une couronne de fleurs si je suis assassiné ?
« Un cadavre politique »
- Vous pouvez désormais vous exprimer sur les ondes libanaises ?
- Non, plus maintenat. Le 11 janvier dernier, la chaîne de télévision MTV a pu passer quatre heures d’interview, car le veto des autorités avait déclenché de grosses manifestations. Mais le succès a fait peur. L’émission a eu un taux d’audience de 89% ! Depuis, toutes les chaînes ont été invitées à s’abstenir...
- Votre heure n’est-elle pas passée ?
- L’éxil n’a pas fait de moi un cadavre politique. Je remonte la pente. On me traitait d’extrémiste en 1990, quand je disais qu’il fallait être fou pour croire que les Syriens se retireraient au bout de deux ans. Me suis-je tant trompé ?
- Le
président Assad pourrait faire cette année sa première visite à Beyrouth, en tant que chef d’Etat étranger. Faut-il y voir une forme de reconnaissance de la souveraineté libanaise ?
- Absolument pas. Assad se rend service à lui-même. C’est une visite aux colonies.
- L’attitude de la France, au mieux avec le Liban et qui vient de recevoir Assad, ne vous chagrine-t-elle pas ?
- Aujourd’hui, je suis devenu plus ou moins indifférent à tout cela. La grande désillusion est venue quand le sort du Liban a été lié à la question du Proche-Orient. A ce moment-là, la souveraineté du Liban était bradée. Aucune amertume nouvelle ne pourra être plus forte.
Propos recueillis par
Arnaud de LA GRANGE