Question de patriotisme
«Une question revient fréquemment, ces temps-ci, dans la bouche des hommes politiques et des citoyens libanais:
quelle place occupe le Liban dans la tête, le cœur, la politique et la stratégie de Barack Obama? Certainement plus petite que celle de son
prédécesseur. George Bush avait fait du pays du Cèdre son plat quotidien, y faisant allusion dans presque chacune de ces interventions. Il lui avait fait assumer un fardeau bien trop lourd pour ses fragiles épaules. Malmenée en Irak et en Afghanistan, l’Administration sortante s’était imaginé, un moment, pouvoir redonner une impulsion à son illusoire projet de Nouveau Moyen-Orient à partir du Liban, devenu la cheville-ouvrière du processus de «démocratisation» de la région et un poste avancé dans la bataille contre «l’axe du mal».
George Bush aimait tellement le Liban qu’il avait appuyé à fond et sans réserve sa destruction par Israël en 2006, au nom de la «lutte contre le terrorisme». Il affectionnait notre pays à un tel point que ses ambassadeurs et ses diplomates ont déployé tous leurs talents pour approfondir les dissensions internes, plaçant le Liban sur une corde raide qui a failli se rompre à plusieurs reprises ces quatre dernières années, menaçant de le précipiter, une nouvelle fois, dans les affres de la guerre civile. Pour une puissance qui
prétendait vouloir gérer les affaires de l’humanité, l’Amérique de George Bush a fait preuve d’une affligeante méconnaissance des réalités libanaises, couplée d’une dangereuse irresponsabilité et d’un cynisme criminel. Barack Obama est, sans aucun doute, différent. Son discours d’investiture illustre parfaitement sa vision des relations internationales, qui devraient être basées non plus sur l’idéologie mais sur les intérêts économiques, politiques et culturels. D’emblée, le nouveau
président américain abandonne le rôle de moralisateur, de
prédicateur et d’évangéliste que s’était donné
George Bush, lequel n’hésitait pas à justifier certaines de ses grandes décisions ou actions par une volonté divine. Comme l’a dit l’ancien diplomate américain Richard Murphy à un groupe de Libanais: «De nombreux présidents américains affirmaient parler à Dieu. Mais c’est bien la première fois que l’un d’eux prétend que le seigneur lui répond». Le nouveau
président américain est déterminé à s’impliquer activement dans la recherche d’une solution au conflit israélo-arabe. On ne sait pas encore s’il possède une initiative détaillée, mais l’analyse dit que, lorsque les Etats-Unis décident de s’occuper directement du dossier du Moyen-Orient, le bellicisme démentiel d’Israël voit rétrécir sa marge de manœuvre. C’est peut-être pour cette raison que l’Etat hébreu s’est empressé de commettre tous ces massacres à Gaza avant son entrée en fonction, dans l’espoir d’imposer, par le feu, le sang et les larmes, de nouvelles réalités sur le terrain. Ce qu’il n’a pas réussi à faire, contrairement à ce qu’affirment certains. Le Hamas est toujours là, il contrôle Gaza, il reste armé, il a tiré 15 roquettes sur Israël après l’annonce du cessez-le-feu et commence à réparer les tunnels qui lui servent de poumon. Barack Obama n’a pas caché son intention de dialoguer avec la Syrie et l’Iran. Cela signifie, en clair, qu’il porte sur le Moyen-Orient un regard d’ensemble, dans le sens où il estime que dans cette région complexe, les dossiers sont imbriqués, enchevêtrés, et que les différents acteurs peuvent avoir une influence sur plusieurs zones à la fois. A son opposé, George Bush a toujours essayé de traiter séparément les dossiers de l’Irak, de l’Iran, de l’Afghanistan, de la Syrie, du conflit israélo-arabe et du Liban. Son souci déclaré était de ne pas
présenter une concession quelque part pour en recueillir les dividendes ailleurs. C’est ce qu’il appelait «ne pas céder au chantage». C’est pour cela qu’il a échoué partout. Dans cette optique, on réalise que le Liban ne sera plus considéré, par la nouvelle Administration, comme un cas séparé des autres, mais comme l’une des pages du volumineux dossier du Moyen-Orient.
Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter? Tout dépend de la maturité et du patriotisme des Libanais et, surtout, de leur degré d’indépendance vis-à-vis des acteurs régionaux.
Cet éditorial sur la Toile.