L'économie de l'ombre au Liban
Dossier Liban-Syrie
L’économie de l’ombre
Dossier réalisé par Nicolas Sbeih et Nathalie Bontems
Eau, électricité, agriculture, carburants, transport, construction… Il n’est pas un secteur de
l’économie libanaise qui ne soit l’objet d’une petite ou grande corruption, ou d’un trafic
d’influence et d’argent régi par ce qu’on appelle désormais des mafias libano-syriennes. Et
si le sujet était tabou pendant des années, aujourd’hui les langues se délient. Biopsie d’un
racket à l’échelle d’une nation.
Avec une dette astronomique et des secteurs en souffrance, l’économie libanaise se porte mal.
Mauvaise gestion, affirment certains ; oui, mais aussi et surtout détournement des deniers
publics, accusent d’autres. Les citations des hommes politiques mises en relief tout au long de
ces pages en donnent une idée. Pour faire la part des choses, il faut aller plus loin que les
discours officiels, et s’intéresser aux réalités du terrain. Il s’avère alors que les nombreuses
interrogations restées en suspens au cours des 15 dernières années ont effectivement des
réponses mettant en cause – directement ou indirectement – des éléments des services syriens
et leurs homologues ou alliés au Liban. «La mainmise syrienne sur le Liban s’est opérée
graduellement, déclare un député de l’opposition, et elle s’est basée sur deux facteurs
essentiels : le premier est le contrôle des services de renseignements sur tous les carrefours de la
vie politique libanaise par le biais d’une classe politique civile faite d’hommes de paille ; la seule
mission de ceux-ci consiste à développer les décisions de ces services sécuritaires et à les placer
dans un contexte constitutionnel et pseudo-juridique. Le second facteur réside dans
l’établissement d’un cycle de corruption qui n’a pas seulement touché la classe politique, mais qui
a aussi impliqué une partie de la société civile par le biais du clientélisme. On a déjà trouvé ce
type de structure dans les dictatures d’Amérique latine et dans certains pays de l’Est à différentes
époques. Le système n’est donc pas une innovation, mais il a été efficacement adapté au cas
libanais».
«Ce n’est pas généralement l’État syrien ou son Trésor public qui profite de cette situation,
précise un autre député, mais des mafias libano-syriennes, au détriment des peuples libanais et
syriens. Malheureusement, on a tendance à généraliser car il s’agit de gens, en Syrie et ici,
proches des centres de décision».
Que ce soit dans les plus hautes sphères de l’État ou dans les rouages des administrations une
par une, les interventions sont perceptibles si l’on gratte un peu, pas beaucoup. «Le niveau de
corruption est tel que l’on nomme parfois des ministres ou de hauts fonctionnaires non en
fonction de critères d’honnêteté et de transparence, mais le contraire !», s’emporte le même
député.
Mais cette protection coûte cher. «Lorsque l’argent n’est pas donné directement en cash, il part
indirectement sous forme de cadeau, confie une source dont un membre de la famille est
directement affilié aux Syriens. Anecdotiquement, cet homme politique se rendait régulièrement à
Damas avec, dans les soutes de son avion privé, des caisses remplies de biens destinés à des
responsables syriens, comme des dizaines de montres Rolex à 5 000 $ la pièce…».
Éléments constitutifs du dossier
Pour mettre les choses au point une fois pour toutes concernant l’ensemble de ce dossier, nous
mettons en exergue les éléments suivants :
• L’économie de l’ombre est une réalité. Nous l’avons constatée, hormis les témoignages et les
citations ci-après (classées selon leur date de publication dans les journaux), par la multitude
d’entretiens que nous avons eus pendant des années avec des ministres, et pas des moindres,
qui devaient, devant notre insistance, déclarer leur impuissance à faire aboutir un dossier donné
– en fait la plupart des dossiers qui traînent depuis longtemps.
• Les “services” sont partout. Les Syriens d’entre eux étaient
près de 5 000 répartis sur 140
centres dans le pays. Auxquels il faut ajouter leurs homologues libanais, officiels ou officieux. Ce
nombre était donc suffisant pour infiltrer toutes les administrations, associations de la société
civile… mais avec évidemment une
présence plus forte là où les enjeux économiques (ou
politiques) sont plus importants.
• Leur structure suit un schéma pyramidal, en commençant par Damas, puis Anjar, là où des
officiers du commandement supérieur contrôlaient le système, jusqu’aux centres régionaux et
locaux. Mais les interventions des uns et des autres dépendaient du degré d’importance de
chaque cas séparément. On avait l’impression aussi que des actes autonomes étaient parfois effectués, un peu comme si des “free-lancers” pouvaient se permettre un certain degré de liberté
d’action.
• Ils sont peu sophistiqués dans leur action. Pas vraiment de nuances pour accaparer telle ou
telle autre rentrée financière. Ils l’exigent directement sans détour, et s’en cachent rarement,
grâce manifestement à un “sentiment d’intouchabilité”. Cependant, dans les “affaires” racontées
ci-après, la pérennité n’est pas toujours assurée. Certains détournements ont eu lieu pendant
une période donnée, avant de changer de forme, alors que d’autres sont constants.
• Les éléments des services syriens travaillent rarement seuls. Ils sont épaulés par des alliés,
connus ou secrets, libanais, qui prennent aussi leur part du gâteau. La répartition n’est pas
toujours claire. Lorsqu’il s’agit d’une affaire d’une certaine importance, des officiers syriens
peuvent intervenir directement et prennent un montant ou un pourcentage bien établi. Mais dans
beaucoup de cas, leurs alliés ou homologues libanais leur versent spontanément des sommes
et/ou des cadeaux.
• Lorsqu’on parle donc des affaires de corruption qui jalonnent ce dossier et dans lequel nous
mettons en cause des intervenants libanais, cela veut sous-entendre qu’ils sont protégés par des
Syriens, sinon ils ne pourraient pas poursuivre impunément leur action. Ceci pour éviter les
lourdeurs dans le texte et les répétitions inutiles.
• Il y a peu de noms de personnes impliquées, dans ce dossier. Et ceci pour des raisons
évidentes : d’abord pour éviter des procès en diffamation et/ou des actes plus conséquents, si
tant est que cela soit possible. Ensuite, les personnalités importantes sont en général identifiées
et connues ; et les autres, de 2e ou d’énième catégorie, ne gagnent pas à être connues, car elles
sont interchangeables à tout moment. Même des ministres peuvent tomber en disgrâce et aller
en prison.
• Ce qui nous intéresse donc le plus dans ce contexte, ce sont les détails de quelques affaires,
certains chiffres et surtout les mécanismes d’intervention, autrement dit comment fonctionne le
système.
• Malgré la puissance de ces acteurs, nous avons relevé nombre de cas de résistance, de la part
d’officiels, de fonctionnaires, d’associations professionnelles, qui ont donc pu sauver de multiples
dossiers ou faire aboutir des projets dans les règles.
• Des chiffres sont cités toutes les fois où cela était possible avec une marge d’erreur acceptable.
Ceci est surtout le cas pour les pourcentages, des montants, etc.
• Nous avons pris le plus grand soin de confronter les données des sources, de recouper de
multiples fois les informations, de vérifier tout ce qui peut être vérifiable, avec beaucoup
d’obstination. Car ce dossier n’est pas conçu pour être une diatribe antisyrienne primaire, ni un
pamphlet contre l’État ou le régime syrien, mais un compte rendu des agissements de personnes
influentes, dans le domaine économique (au détriment des 2 peuples et États), sans qu’on sache
qui a donné l’ordre de faire quoi à un moment donné et pour un dossier donné.
• Ce compte rendu n’est pas non plus une étude exhaustive de tous les dossiers de corruption
(sinon le numéro entier y passera), mais une suite d’exemples significatifs et de dossiers très
médiatisés au cours des années passées.
• Enfin, parmi une trentaine de sources principales que nous avons consultées, on trouvera peu
de noms dans le texte. L’idée est de protéger d’abord ces sources, de les mettre à l’aise et d’en
tirer le plus d’informations possibles. Évidemment, la plupart ont exigé eux-mêmes cette condition
de confidentialité – «ce qui est symptomatique de l’ambiance qui règne encore dans le pays»,
comme l’a fait remarquer une des associations internationales de presse que nous avons
contactées pour les mettre au courant de ce projet…
Agriculture
«Est-il possible qu’un ministre vole les vaches offertes par le gouvernement américain, les
distribue à droite et à gauche, tout en leur coupant les oreilles pour faire disparaître toute
“estampille” qui puisse les identifier ?». Cette boutade, réelle bien sûr, montre qu’on ne fait pas
de la broderie dans certaines administrations.
En fait, une illustration de l’infiltration se trouve bien au ministère de l’Agriculture. «Toutes les
décisions de ce ministère, l’accord bilatéral, le calendrier agricole, etc., sont influencées par un
fonctionnaire prosyrien, souligne une source au CDR. Cet homme, ingénieur agronome, plus
puissant que son poste officiel, influe en réalité sur l’essentiel des décisions touchant à
l’agriculture pour
préserver les intérêts syriens au Liban. Et cela se passe comme ça dans tous
les ministères stratégiques».
Depuis le traité “de fraternité, de coopération et de coordination” signé en 1991, l’une des
dispositions les plus importantes prises a été la signature d’un accord de libre-échange qui, entre
autres choses, supprimait les droits de douane sur une vaste quantité de produits. Dans la forme, cet accord semble conforme aux normes internationales. Cependant, dans la pratique, les
récriminations sont fréquentes.
D’abord, la façon dont certains de ces accords ont été
préparés peut paraître curieuse. «Aucune
source officielle n’a été capable de donner la moindre information sur les accords de libre-
échange de produits agricoles aux principaux intéressés, souligne un responsable d’un centre de
recherche agricole. La Syrie s’en sert évidemment pour défendre ses intérêts, car elle porte une
véritable attention à la question agricole, alors que la délégation libanaise est arrivée à la table
de négociations sans même avoir
préparé son dossier. Les Syriens étaient mieux informés que
les Libanais sur les questions agricoles libanaises ! Si bien qu’aujourd’hui, ces accords n’ont
finalement servi qu’à ouvrir les marchés, dans l’ignorance complète des dégâts que cela
engendrera sur une agriculture insuffisamment
préparée».
En réalité, la disparité est tellement grande que plusieurs de nos interlocuteurs se sont demandé
si ce n’était pas voulu ce délaissement du secteur agricole libanais afin que les produits syriens
puissent être facilement écoulés. Autrement on ne comprendrait pas, disent-ils, comment les
gouvernements successifs n’ont pas pu développer l’agriculture malgré les études réalisées par
des spécialistes, et la disponibilité de l’argent à travers des bailleurs de fonds internationaux.
À part la question de compétitivité et de coûts de production dont on parle souvent et
officiellement, l’agriculture libanaise est aussi victime de pratiques déloyales, d’un véritable
dumping.
Le simple cas de la filière arboricole en donne un exemple probant. «Dans le cadre des enquêtes
réalisées par nos soins pour le programme Euromed, nous avons fait des découvertes
étonnantes, dénonce Bassam el-Hachem, un chercheur concerné par l’affaire, et par ailleurs
membre du Courant patriotique libre. Par exemple, des agriculteurs du Sud se sont décidés à
arracher leurs agrumes pour replanter, entre autres, des bananiers, la Syrie ne produisant pas de
bananes et constituant en principe un client privilégié. Mais c’est un fiasco, puisque non
seulement les Syriens importent des bananes dites somaliennes, mais surtout ils déversent les
excédents de ce qu’ils importent sur le marché libanais, ce qui est illégal, et une catastrophe pour
les agriculteurs. Le phénomène est identique pour les oliviers ou les pommiers». Bassam el-
Hachem y voit d’ailleurs une stratégie systématique de démantèlement de certains secteurs
productifs.
Autre cas : au niveau de la production de lait, la situation semble elle aussi dramatique. Car, à
part nos producteurs locaux “protégés” qui délivrent du lait de mauvaise qualité sans possibilité
de contrôle, le problème se situe aussi et surtout au niveau des importations illégales en
provenance de Syrie. Les livraisons se font au coup par coup, et en grande quantité, pour fournir
du lait à des industriels qui pensent ainsi faire des économies, ces produits étant très bon
marché. «Mais leur qualité au niveau hygiénique est catastrophique», nous indique un spécialiste
du secteur.
Encore un exemple ? Des abus ont été observés jusque dans le détournement des rares
subventions accordées par l’État libanais. Ainsi, IDAL a mis sur pied un programme visant à
favoriser les exportations agricoles libanaises. Selon différentes sources concordantes, au moins
au cours de la première année de sa mise en oeuvre, des camions transportant des produits
agricoles syriens passaient la frontière et se
présentaient en tant que Libanais au centre
d’accréditation pour profiter de la subvention. Sans que la direction d’IDAL ne soit
nécessairement au courant de l’affaire. «Dans le même ordre d’idées, la subvention pour la
plantation de tabac a parfois été accordée sans permis
préalable, observe un haut fonctionnaire.
Si bien que du tabac en provenance de Syrie, ou même de Turquie via la Syrie, en a bénéficié».
Par ailleurs, la récente multiplication des coopératives agricoles, qui reçoivent des subventions “à
la tête du client”, est une importante source de détournement de fonds. Il en va de même
d’ailleurs pour d’autres associations “à but non lucratif” qui reçoivent des subventions de
différents ministères.
Le constat n’est guère plus brillant en aval de la filière, au niveau de la commercialisation. Le
marché de gros de Bir Hassan est noyauté par des éléments syriens, d’après plusieurs sources,
ce qui entretient un réseau de distribution des fruits et légumes qui fait survivre des “taupes”. Des
conflits, dont certains ont dégénéré, ont parfois éclaté entre Libanais et Syriens à ce niveau. «À
un moment donné, la police libanaise a essayé d’arrêter la filière des marchands ambulants
syriens qui travaillent sans aucune autorisation, confirme un député. Mais il s’est avéré que les
services avaient armé certains d’entre eux, que des armes étaient parfois cachées dans le chariot
et que ces individus servaient aussi au renseignement, un peu comme les traditionnels vendeurs
de “kaak”. Nous avons été forcés de nous taire».
Industrie
L’accord de libre-échange était en fait souhaité par la partie libanaise (notamment des
commerçants et des industriels du secteur privé), qui développait la logique suivante : puisque
dans tous les cas tout peut passer la frontière, dans la direction Syrie-Liban, sans
nécessairement payer de droit de douane, alors autant que l’ouverture soit totale, dans les deux
sens. Mais en réalité, les irrégularités et le non-respect des conventions signées entre la Syrie et
le Liban se déclinent en une série d’obstacles déguisés qui faussent singulièrement la donne.
«Les Syriens sont les champions des barrières non tarifaires, explique un membre de la Chambre
de commerce de Beyrouth. Ainsi, la Syrie a en principe, et selon l’accord bilatéral, aboli la licence
préalable d’importation du Liban, mais les responsables ont invoqué un “recensement statistique
des importations”, qui s’est avéré être une licence déguisée». Dans le sens inverse, toute la
marchandise soi-disant syrienne qui entre au Liban ne l’est pas en fait. «Nous suspectons Alep
d’être récemment devenue une plaque tournante du transit de marchandises turques vers le
Liban, dit notre économiste. De même, nous recevons souvent des demandes de vérification de
la valeur ajoutée libanaise d’un produit (une condition pour le libre-échange) ; suite à quoi, nous
avons visité plus de 120 usines libanaises qui ont toutes prouvé leur réelle valeur ajoutée». Dans
le sens inverse, les demandes d’enquête libanaises sur des usines syriennes n’ont, elles, jamais
eu de réponses.
Autre cas : à l’époque de la négociation de l’accord de libre-échange, les industriels
s’entendaient souvent dire que «la liste des produits autorisés à l’exportation était en
préparation». Mais c’était une façon de limiter – ou de différer – l’accès de nombre de produits
libanais au marché syrien. Exemple, entre autres, cité par Bassam el-Hachem : Une entreprise
libanaise demanda l’inscription de tapis fabriqués par ses soins dans la liste de produits admis à
l’exportation vers la Syrie. Il lui fut répondu – après consultation – que la demande était refusée
car le secteur des tapis était un monopole d’État en Syrie. Alors que ce n’était pas vrai, puisqu’au
cours des dernières années, six entreprises syriennes privées de production de tapis avaient été
créées. Personne n’a osé protester.
Contrebande
Beaucoup d’industriels syriens n’avaient en fait pas intérêt à l’ouverture des marchés impliquée
par les accords de libre-échange. Selon un économiste, une infime partie de la marchandise
syrienne qui entrait au Liban était déclarée, dont la majorité avec de fausses factures. «Depuis
longtemps, il existe des canaux bien organisés par lesquels transitent des marchandises qui ne
sont ni déclarées ni contrôlées, indique notre spécialiste de l’agriculture. Par exemple, au poste-
frontière de Masnaa, juste à côté de l’entrée officielle passe une autre route qu’empruntent des
camions libanais ou syriens qui ne veulent pas passer par la Sûreté générale et les douanes
libanaises».
C’est en Syrie aussi que l’on a pu observer un tollé lorsque les droits de douane ont été réduits
et que la TVA a été appliquée au Liban le 1er février 2002, sous
prétexte que ces mesures
perturbaient l’économie syrienne. Car la TVA a instauré un autocontrôle, chaque commerçant
ayant intérêt à contrôler les maillons antérieur et postérieur de la chaîne pour qu’il ne soit pas
lésé. Néanmoins, d’ingénieuses pratiques illicites se sont organisées pour contourner ce nouvel
obstacle. Exemple, prenons une société libanaise “protégée” installée à Chtaura ; elle envoie sa
marchandise en Syrie, comme une simple activité d’exportation, donc exempte de TVA. La même
marchandise est un peu plus tard ramenée au Liban, illicitement en contrebande, et écoulée
normalement sur le marché local, ce qui évite à cette société de payer les 10 % de TVA.
La contrebande est organisée au point que des tarifs spécifiques sont appliqués par conteneur
de marchandises. «Des prix pour le transport de produits de contrebande sont imposés au kilo,
indique un professionnel du secteur, le transport d’un conteneur passant en contrebande coûte
entre 5 000 et 8 000 $, quel que soit le type de marchandises».
De manière générale, les déplacements de camions sont aussi une source de gain financier à
sens unique. «Au passage de la frontière, les camions libanais sont obligés de se garer dans
une zone franche payante, puis de payer un droit pour livrer ensuite leur marchandise, dénonce
un député. Ce qui incite les commerçants libanais à collaborer plutôt avec des intervenants
syriens pour ne pas avoir à payer ces frais supplémentaires et injustifiés».
Au port et à l’aéroport, là où une taxe spécifique est perçue au profit des “services”, les
interventions illégales sont encore plus organisées, nous explique une source interne : «Il n’y a
qu’à voir le nombre d’agents de dédouanement, qui s’est gonflé de façon anormale par rapport à
la quantité de transactions officielles. Des intouchables y sont bien installés qui, moyennant
finances, font passer des marchandises sans paiement de droits de douane. Il y aurait même
une zone spécifique pour cette activité au port de Beyrouth, interdite aux Libanais».
De la sorte, les accords de libre-échange n’ont fait qu’officialiser les pratiques antérieures, en laissant théoriquement une chance aux produits libanais d’entrer en Syrie. Mais en réalité, c’est la
contrebande qui fut la grande gagnante de l’affaire. Exemple, on n’est même plus obligé de se
cacher pour faire passer une marchandise à la frontière vers le Liban. La facture peut simplement
être accompagnée d’un certificat d’origine “prouvant” que la marchandise a une valeur ajoutée
syrienne (égale à 40 % selon l’accord). Il peut très bien s’agir d’appareils cellulaires ! Sans que
personne ne s’y oppose.
Électricité
La question de l’électricité a déjà fait couler beaucoup d’encre. Mais, à part les obstacles tant de
fois ressassés, la lumière n’a jamais été totalement faite sur les causes des graves difficultés
financières de l’office. Fouad Siniora disait – dit toujours – que le secteur électrique est à l’origine
du tiers de la dette nationale libanaise. Son déficit oscille entre 300 et 500 millions $ par an,
depuis 10 ans. Dans les rapports de l’EDL, on dit aussi que plus du tiers de la production est volé
par le biais de branchements illicites ; ce qui, ajouté aux factures impayées, fait que la moitié de
la production n’est pas réglée. Et cela se passe généralement dans les régions où les leaders
sont proches de la Syrie.
Ce manque à gagner ne concerne que la consommation. Mais l’affaire de l’électricité touche
aussi à la réhabilitation des centrales et du réseau, dont les adjudications ont été l’objet
d’aventures rocambolesques et ruineuses. Selon une source du CDR, deux gros contrats ont été
envisagés : l’un portait sur la réhabilitation des sites déjà existants et l’autre sur l’extension
pléthorique du système, jugée surdimensionnée et même inutile par une étude
préalable réalisée
dès 1991 par le consultant Bechtel/Dar al-Handasah. On a quand même imposé la construction
des deux centrales de Beddawi et de Zahrani qui ont coûté jusqu’à
présent au contribuable la
bagatelle d’un milliard de dollars, avec le réseau de transport y relatif.
«Plusieurs entreprises avaient
présenté des propositions suite à l’appel d’offres, explique notre
source du CDR. Le lendemain de l’échéance, une offre chinoise nous est arrivée, appuyée par
un ponte syrien. Cette offre a été refusée, malgré les pressions. Mais le dossier était trop juteux
pour qu’on puisse le laisser passer. Ainsi, lorsque Ansaldo a obtenu le contrat des centrales,
d’une valeur globale de 700 millions $, un intermédiaire informel libanais a dû arroser
financièrement des décisionnaires libanais et syriens : le total des commissions illicites aurait
atteint 18 millions $». Pourtant, les péripéties ne se sont pas arrêtées là. Après la construction,
des adjudications à répétition ont concerné la maintenance des centrales. Et c’est le même
intermédiaire libanais, proche des services syriens, qui était impliqué. Et qui faisait capoter toute
tentative de laisser la place à d’autres, dont deux sociétés, iranienne et irlandaise, qui ont alors
déclaré forfait. Il faudrait maintenant un investissement lourd pour rénover l’ensemble du système
électrique libanais, tant a été mauvaise la maintenance assurée jusque-là. Et le tout devrait être
retapé pour pouvoir fonctionner au gaz, ce qui permettrait une économie d’au moins 40 % à
l’achat du carburant, sans parler des avantages écologiques. (Voir aussi le prochain chapitre sur
les carburants).
Enfin, d’autres projets du secteur ont aussi été l’objet de malversations financières. «Par
exemple, dévoile un député au fait du dossier, pour un contrat d’étude sismologique de l’ordre de
5 millions $, une commission de 1 million $ a été demandée. Après négociation, la somme versée
ne fut que de 700 000 $. Pour un autre contrat, d’exploration celui-là, et d’une valeur de 220
millions $, le même leader proche de la Syrie a demandé une commission de 20 %. Le contrat n’a
en fin de compte jamais été signé. En gros, 10 % sont en moyenne
prélevés sur le rééquipement
de l’EDL». Mais les
prélèvements peuvent aussi être beaucoup plus imposants : ainsi, une
adjudication pour une étude juridique pour un futur contrat d’exploration du gaz devait être
attribuée à un cabinet étranger pour 140 000 $. Un responsable a refusé cette offre, décidant de
choisir une société américaine travaillant déjà en Syrie, pour une facture s’élevant finalement à
1,25 million $. Quelque 250 000 $ de cette somme sont partis dans la poche d’un neveu d’un
haut responsable libanais.
Carburants et gaz
Importer des produits pétroliers suit des schémas assez complexes (voir notre enquête sur ce
secteur dans notre numéro daté de juillet 2004). Mais souvent, ce sont les mêmes intervenants
qui en profitent vraiment, car la question de l’approvisionnement en carburant, objet d’une
véritable mainmise, est bien verrouillée.
Du côté des achats à destination de l’EDL, les prix des carburants ont parfois atteint 50 $/tonne
au-dessus du prix mondial, alors que la surcharge normale devrait être de l’ordre de 20 $/tonne, pour les coûts de transport, d’assurance et de commission. Ce qui signifie qu’un premium est
payé systématiquement. Une de nos sources confirme : «Les cargaisons de mazout et de fioul à
destination de l’EDL sont surfacturées d’une façon outrancière, parfois avec 40 % au-dessus des
cours mondiaux». Ainsi, 60 à 70 millions $ par an disparaissent, partagés entre différents
responsables libanais et syriens. À titre d’exemple, nous savons pertinemment que depuis le
début des années 90, un parti allié de la Syrie
prélève systématiquement 2 $/tonne, quel que
soit le prix d’achat. De plus, on importe souvent des républiques ex-soviétiques du fioul moins
cher mais de piètre qualité (au point d’être refusé en Europe), acheminé ensuite à travers des
canaux européens, ce qui justifie alors une facture aux tarifs européens, la différence étant
prélevée par les mafieux de la place.
Tout ceci explique pourquoi aucun accord de fourniture d’État à État n’a jamais pu être signé,
malgré de multiples tentatives passées, dont la dernière du
président Karamé. Parmi ces
tentatives, on se souvient aussi d’un contact sérieux effectué avec l’Algérie et, un autre, plus
récent, mené au cours du dernier gouvernement Hariri avec le Koweït. Le contrat proposé alors
au représentant du
président Hariri aurait permis une économie de 20 à 25 % sur les coûts
d’achat, le Koweït acceptant de fournir les produits pétroliers au Liban à prix fixe, avec un
différentiel minimal en cas de fortes fluctuations des cours du pétrole. Ce contrat accordait,
comble du confort, un crédit de 180 jours pour le règlement des achats libanais. L’offre fut,
comme toujours, refusée par le Conseil des ministres en place, sous
prétexte qu’il fallait vérifier la
qualité du pétrole koweïtien et son adéquation avec les normes libanaises ! Le Koweït,
fournisseur de 90 pays !
L’ironie de la situation est telle que les deux centrales de Zahrani et de Beddawi, construites pour
fonctionner au gaz (moins coûteux), carburent depuis 10 ans au pétrole, avec pour fournisseurs
exclusifs des Syriens ou des alliés libanais. Mais le gaz n’a jamais été considéré comme une
alternative pour l’EDL. Pourtant, il y a deux ans, le Qatar s’était proposé de fournir au pays du
gaz liquéfié par voie maritime. Une offre qui fut ignorée par les autorités libanaises sans motif
déclaré. Néanmoins, depuis que la Syrie propose un peu de gaz à la vente, ces centrales sont
enfin autorisées à s’en procurer.
Toujours dans ce registre gazier, mais au niveau du marché privé, le gaz domestique semble
rapporter beaucoup. «Avant la flambée des cours du pétrole, note un analyste spécialisé en
pétrole, le prix consommateur à Beyrouth était de 300 $/tonne, alors que le prix international était
2 fois moins élevé, malgré les coûts de transport et d’entreposage. En moyenne, la surfacturation
est de l’ordre de 100 à 150 millions $ par an».
À tout cela il faut aussi ajouter les opérations “annexes”. Ainsi, selon une source politique, durant
les derniers mois du règne de Saddam Hussein, des opérations de distribution de bons pour des
barils de pétrole ont battu leur plein, entre autres au Liban. Entre 600 et 700 millions $ en pétrole
ont voyagé illégalement de l’Irak vers le Liban et la Syrie, avec l’aide d’une banque libanaise,
pour le compte de diverses personnalités politiques et du propriétaire de la banque concernée,
très proche d’un ponte syrien.
Cellulaire
Tout le monde se souvient du débat qui a entouré ce qu’on a appelé “la crise du cellulaire”, et
toutes les irrégularités qui y sont liées. Nous n’allons pas y revenir. Mais certains enjeux étaient
connus, d’autres un peu moins. «Dans les deux sociétés qui ont été créées, l’influence de deux
personnalités syriennes était claire, même si on ne sait pas si la répartition des bénéfices se fait
en occulte, ni selon quelles proportions», selon une source du CDR.
On sait ce qu’il advint, mais bien des péripéties s’ensuivirent – même après la fin officielle des 2
anciens contrats. Dont un cas extrême rapporté par une source de première main : «L’été
dernier, un ancien ministre influent contacte des actionnaires principaux de l’une des anciennes
compagnies de cellulaire. Il leur rappelle qu’en 1994, il devait être partie prenante de l’affaire,
officiellement comme actionnaire. Ce qui ne s’était finalement pas fait ; ce ministre n’avait
contribué ni financièrement ni pratiquement à l’établissement de cette société. Pourtant, il leur
intente en 2004 un procès pour, argue-t-il, ne pas avoir exécuté ce partenariat dont ils avaient
simplement discuté, et leur demande une part sur les bénéfices accumulés de la société, une
part qu’il a estimée à 75 millions $. Le jugement
préliminaire (appelé spécifiquement “jugement
avant-dire-droit”), clairement orienté car prononcé par un magistrat sous influence directe, oblige
alors les actionnaires à déposer au titre de caution 75 millions $ jusqu’à la fin du procès, ce
contre quoi ils
présentent un recours. Mais ce recours est rejeté en moins de 24 heures, alors
que d’ordinaire, cette procédure prend du temps. Finalement, après une âpre négociation
directement menée avec l’intéressé, ce chantage est réglé avec une rançon de 10 millions $, et
le procès est annulé». Les indices d’une autre forme de profit syrien sur le marché libanais du cellulaire se basent
aujourd’hui sur un autre fait : depuis 2 ans dans la Békaa, dès Dahr el-Baidar, les
communications peuvent être prises en charge par les sociétés syriennes de cellulaire. Or, cela
est légalement interdit. «Un transmetteur GSM émet sur un périmètre de 20 km, indique un
spécialiste du secteur. Dans tous les pays, les transmetteurs sont donc installés à 20 km au
moins d’une frontière. Or, il semble que chez nous des transmetteurs syriens ont été installés
d’abord juste à la frontière, puis carrément à l’intérieur du territoire libanais, puisque certains
endroits à plus de 20 km de la frontière continuent à recevoir le réseau syrien. Les deux
opérateurs libanais avaient signalé cette anomalie aux autorités plusieurs fois, sans suite».
Concernant le dernier épisode du dossier, une autre intervention a eu lieu, mettant en cause les
résultats de l’adjudication. Cela se résume ainsi : l’offre allemande de Detecon était la plus basse
sur les deux offres, mais, logiquement, elle aurait dû récupérer LibanCell, ce qui aurait laissé
Cellis à France Télécom, dont l’offre arrivait en deuxième position pour ce réseau. C’était
inacceptable pour le pouvoir. Detecon a été convaincue de choisir Cellis pour laisser LibanCell
aux Koweïtiens de MTC, en deuxième position sur ce réseau, et mettre donc les Français hors du
coup. La transaction fut accompagnée de montants payés à divers intervenants.
Communications internationales
Longtemps, obtenir une communication internationale à partir du Liban n’était pas une sinécure.
De même, la mise en place du réseau Internet fut lente et compliquée. Cela est connu, mais des
manoeuvres occultes visant à tirer profit de ces deux systèmes ont aussi eu cours. Ainsi, selon
une source du CDR, suite à un accord libano-syrien discret, une bonne partie des lignes
internationales et d’Internet libanaises passent par Tartous en Syrie, sous
prétexte que des
équipements dédiés sur place n’étaient pas rentabilisés. Cet accord coûterait 90 à 100 millions $
par an au gouvernement libanais. «C’était un des prix qu’un ancien ministre a dû payer pour être
élu ensuite à la tête d’un parti», nous
précise cette source.
Dans le même ordre d’idées, on sait que, pour chaque communication internationale qui arrive au
Liban, l’opérateur étranger reverse une partie du prix à l’opérateur local. Mais comme les lignes
internationales libanaises passent en partie par la Syrie, cette ristourne serait reçue à Tartous et
non au Liban. Ce qui peut expliquer pourquoi les communications internationales libanaises sont
aussi chères.
Qui plus est, au niveau local, un système extrêmement organisé s’est mis en place. Le principe
en est simple. Au Liban, la téléphonie fixe est depuis toujours un monople d’État. Obtenir ou
recevoir une communication internationale nécessite donc de passer par un central géré par
l’administration. De manière générale, les opérateurs de tous pays passent des accords entre
eux. Tant qu’il y avait partout des monopoles d’État, cela fonctionnait normalement. En France
par exemple, France Télécom envoyait ses communications aux P&T libanais. Cependant, suite à
la déréglementation en Europe, des dizaines d’opérateurs privés ont été créés, cherchant les
interlocuteurs locaux pouvant leur faire la meilleure offre. Au Liban, où n’opèrent officiellement
que les P&T, certains opérateurs privés étrangers peu regardants ont trouvé – et passé des
accords avec – des partenaires pirates locaux moins chers que l’État. Le scandale réside surtout
dans le fait que les pirates libanais protégés louaient purement et simplement de l’État des
centaines de lignes fixes, sans contrôle de la part de l’administration, et utilisaient ces lignes pour
faire fonctionner leurs propres réseaux. «50 à 60 % seulement des communications
internationales entrantes passaient par les centraux du ministère des P&T», estime une source
qui a épluché le dossier et établi un rapport circonstancié et vérifié. Il ajoute : «Feu Rafic Hariri a
lui-même dénoncé à plusieurs reprises ce détournement de trafic. D’autres ont nommément
désigné des députés impliqués, ainsi que des partis loyalistes. Des centres principaux ont même
été identifiés (rue Monnot, Hay el-Selloum…). Pendant la plus grande partie de la période
considérée (presque 10 ans), le manque à gagner pour l’administration a été de l’ordre de 200
millions $ par an avant de baisser ensuite, car les tarifs officiels eux-mêmes ont baissé».
Selon l’une de nos sources, trois grands “groupes” sont actifs au niveau national, subdivisés en
ramifications locales. Ainsi, à Tripoli opère un de ces groupes, dominé par une personnalité
influente, et se subdivise en trois sections se partageant le gâteau.
Ces pirates ne se cachent même pas, l’un d’entre eux ayant installé dans la Békaa une énorme
parabole de transmission satellitaire de 3,70 m de diamètre. «D’ailleurs, poursuit notre analyste,
pendant longtemps, ceux qui recevaient de l’étranger un appel passant par l’État voyaient
“00000000” apparaître sur leur écran cellulaire, tandis que ceux qui, à leur insu, recevaient un
appel transitant par un pirate, voyaient s’afficher un numéro local. Désormais, les progrès
technologiques ont réglé ce détail, car les nouveaux centraux téléphoniques sont
programmables, ce qui permet au pirate de faire afficher le numéro de son choix». Certains font aussi du trafic de communications internationales sortantes (vers l’étranger) d’une
façon beaucoup plus élémentaire. Ils font un abonnement sous un faux nom, ou même sous un
vrai nom s’ils sont bien protégés, puis utilisent le réseau local pour vendre des communications
internationales ; mais tout cela sans payer leur facture. Si l’administration se montre tatillonne et
leur coupe la ligne, pour des factures impayées de plusieurs centaines de milliers de dollars, ils
ne peuvent être poursuivis puisqu’on ne peut retrouver leur trace.
Concernant le réseau Internet, au moins une partie de la connexion passe par Tartous, grâce à
l’accord mentionné plus haut. «En Syrie, l’accès direct au réseau n’est pas possible, explique un
député. Les communications doivent d’abord passer par un service de contrôle, ce qui explique
pourquoi elles sont si lentes. Les autorités syriennes ont voulu imposer que le réseau libanais
passe lui aussi par Tartous où elles avaient installé un centre capable de gérer le flux
d’informations. Le Parlement a refusé ce projet, car ce service aurait alors été sous censure et les
communications auraient été retardées». Comme on l’a vu plus haut, c’est pourtant ce qui s’est
partiellement produit.
Câble
Quelque 700 000 ménages libanais reçoivent désormais leurs programmes télévisés par le biais
de fournisseurs pirates, pour une somme modique de 10 $/mois en moyenne. Si ces distributeurs
illégaux semblent travailler à petite échelle, ils appartiennent en fait à un vaste réseau de
structure pyramidale remontant jusqu’à des personnalités haut placées. Ce qui explique qu’ils
n’ont jamais été inquiétés, malgré la pression des lobbies américains de la protection intellectuelle
et des professionnels libanais de l’audiovisuel. «Ce phénomène a commencé il y a 10 ans dans
de petites agglomérations, dévoile le responsable d’une société spécialisée. J’ai moi-même reçu
une proposition qui consistait à mettre en place un réseau de ce type dans une ville, banlieue
nord de Beyrouth. Mon rôle était d’investir et d’assurer toute la mise en place technique, puis de
récupérer 50 % des gains. En contrepartie des autres 50 %, mon interlocuteur m’assurait que
j’aurais toute liberté pour utiliser les pylônes électriques ou de PTT, et même les centraux
téléphoniques, si besoin était. De plus, il m’assurait une protection complète». Notre source
refusa la proposition, mais entre-temps un réseau extrêmement bien structuré s’est mis en place.
Aujourd’hui, les installateurs versent une mensualité à un “responsable régional”, qui transmet
ensuite une partie de l’argent au groupe dominant l’ensemble.
Et c’est un peu le même schéma qui s’est produit avec l’Internet par câble, dirigé cette fois par un
jeune député proche de la Syrie. Le ministère des Télécoms n’a enrayé que partiellement ce
phénomène, par diverses mesures.
Routes
Tout entrepreneur dans ce secteur, vieux de la vieille ou nouveau venu, dépend entièrement de
l’administration pour obtenir un contrat et pouvoir travailler. Les adjudications des plus gros
projets ont été souvent chaotiques et juteuses pour ceux qui en ont profité.
Au niveau du CDR, le secteur routes, autoroutes et transports publics a absorbé 14 % de la
totalité des montants adjugés, selon le plan Horizon 2000. Mais les surfacturations ont été
nombreuses. Prenons le cas extrême d’un tronçon de l’autoroute du Sud, dont la construction a
été confiée à la société syrienne Kassioun. Ce projet souffre d’une part d’une surévaluation des
coûts, et d’autre part d’une exagération des besoins. Selon un analyste, le kilomètre au Sud a
coûté la bagatelle de 4 millions $, ce qui est au-delà de toutes les normes en la matière.
«L’autoroute au sud de Saïda a été adjugée en tout à 250 millions $, alors qu’elle vaut le tiers,
ajoute à titre d’exemple notre source du CDR. En plus de cela, le projet est surdimensionné car le
trafic quotidien ne justifie nullement cet investissement». Kassioun a été également chargée de
nombreux autres projets par le Conseil du Sud, alors qu’un autre entrepreneur syrien était bien
placé pour les travaux au Nord.
L’élargissement d’un tronçon de l’autoroute du Nord est justement un autre exemple
symptomatique de la politisation de l’économie. C’est un entrepreneur (devenu député) qui a
décroché l’affaire, étant aussi propriétaire d’une carrière, ce qui lui permettait de proposer le prix
le plus avantageux. Suite à un conflit avec un ministre prosyrien, sa carrière fut fermée, le menant
à la ruine. Afin que le projet ne soit pas bloqué, c’est le CDR lui-même qui a renfloué ce
malheureux entrepreneur, à coup d’autres projets accordés en régie.
Une autre source confie qu’en plus des surcoûts et autres dimensions éléphantesques, le
système des adjudications est souvent faussé, des entrepreneurs étant contactés pour se
présenter avec une offre décidée à l’avance, puis priés de se retirer contre remboursement des frais ; de la sorte, les apparences sont sauves.
Les travaux publics et la construction sont donc des domaines qui rapportent pour ceux qui
savent se positionner. Preuve en est le nombre de partis politiques, anciennement des milices,
qui ont créé leur propre entreprise de travaux publics et qui ont répondu aux appels d’offres.
Mais si les affaires sont extrêmement rentables pour certains, pour d’autres, cela ne vaut tout
simplement pas le coup. «Un de mes proches spécialisé dans la construction de routes a pu
décrocher un contrat, après bien des difficultés et avec une marge de bénéfices très réduite,
confie notre source. Mais il est aujourd’hui au Nigeria car il ne pouvait plus accepter de devoir
payer chaque mois à des “services” une somme conséquente sans aucune raison. Il était
tellement racketté que sa marge de bénéfices s’évaporait».
À noter que le prix des matériaux constitue lui-même un enjeu : «Le ciment coûte trop cher au
Liban, par rapport aux normes mondiales, remarque un député. Mais ce prix est fixe depuis
longtemps et contrôlé par un ministre. Lorsque Bouri, un producteur international de ciment, a
voulu marquer le coup en baissant le prix à 40 $ la tonne, il a subi des pressions terribles et, en
deux semaines, les prix sont remontés sans que les cimentiers en soient eux-mêmes les
bénéficiaires».
Carrières
L’arrêt des carrières, ou tout du moins leur réorganisation, est depuis longtemps l’objet de
polémiques. Il y a de quoi. «Pendant deux ou trois ans, un plan général pour les carrières a été
mis sur pied, révèle une de nos sources. Mais elles n’ont jamais été arrêtées dans certaines
régions, pourquoi ? Parce que les zones choisies sont toujours sous le contrôle direct d’un officier
syrien, comme dans la Békaa, ou d’un prosyrien, comme dans d’autres régions. Ce qui a conduit
à une situation bizarre. Exemple : sous le couvert d’une adjudication pour un projet d’adduction
d’eau dont les besoins étaient de 2 000 m3 de gravier par jour, le fils d’un responsable a reçu
l’autorisation d’exploiter “provisoirement” plusieurs carrières dans le Haut-Metn. Chaque jour, il
produisit en fait 5 fois plus que les besoins du projet. Alors que le prix moyen du mètre cube était
de 4 $, après la fermeture des autres carrières il facturait son mètre à 12 $, soit des revenus
supplémentaires bruts de 100 000 $ par jour».
Les carrières constituent bel et bien un mode d’enrichissement rapide et efficace. Ainsi, un
ancien ministre et député, lui aussi propriétaire de carrières, mais par ailleurs impliqué dans la
contrebande entre la Békaa et la Syrie, admet en privé être devenu milliardaire, en ayant
démarré de rien.
Santé
La rumeur veut que sur le budget de 120-150 millions $ du ministère de la Santé payés aux
hôpitaux, une partie va dans des opérations fictives. Par exemple, le ministère achète une
centaine de lits dans un hôpital à un certain prix, mais il n’en utilise que la moitié, le reste étant
partagé entre les personnes concernées. Mais même les multiples caisses officielles de
couverture médicale ont, elles aussi, une gestion peu claire. Ainsi, le taux d’hospitalisation moyen
des Libanais est de 10 %, alors que dans certaines catégories couvertes par une des caisses de
l’État, ce taux grimpe à 35-40 %. L’argent est-il détourné ou sert-il à soigner d’autres personnes
avec des
prête-noms ? À cette bizarrerie, il faut justement ajouter les interrogations tournant
autour des soins médicaux des populations syriennes immigrées. Un député confirme : «En
principe, sont bénéficiaires des soins gratuits aux frais du ministère de la Santé les seuls citoyens
libanais. Mais les travailleurs syriens, qui ne sont pas admis à la CNSS, sont parfois soignés aux
frais du ministère de la Santé. Celui-ci a même rompu son contrat avec un hôpital privé de renom
parce que le directeur de cet établissement avait refusé d’effectuer une transplantation sur un
citoyen syrien».
Le ministère de la Santé publique profite aussi de ses
prérogatives à des fins politiciennes. Selon
ce même député, «n’importe quelle petite clinique, par le biais de ses relations avec ce ministère,
pouvait obtenir le permis de réaliser des opérations de haut niveau ou de rentrer dans des soins
nécessitant un plateau technique sophistiqué. Par ailleurs, le système en place conduit les
hôpitaux à s’endetter. En effet, le ministère rembourse les frais occasionnés par les malades à sa
charge avec beaucoup de retard, entre 6 mois et 3 ans. Si bien que le ministère peut donner des
coups de pouce à certains hôpitaux en les remboursant plus rapidement que d’autres, en
fonction de critères clientélistes».
À un autre niveau, il est désormais possible de trouver des médicaments syriens ou turcs passés
à travers la Syrie, dans les pharmacies et les hôpitaux libanais. Mais l’introduction de la plupart de ces produits ne s’est pas faite dans les règles, ces médicaments n’ayant subi aucun contrôle de
la part des autorités libanaises. «Normalement, le ministère de la Santé doit s’assurer que les
médicaments sont dûment licenciés, rappelle un professionnel du secteur. Ce n’est pas le cas ici.
Une usine syrienne envoie régulièrement au Liban des médicaments génériques piratés,
enregistrés avec la complicité du ministère, ce qui a conduit certains des laboratoires
internationaux représentés à Beyrouth à protester, en vain». Mais le plus grave n’est pas là.
«Des médicaments contrefaits, à marque ou génériques, arrivent depuis quelque temps de Syrie,
confirme un député. Par exemple, des antibiotiques en injectables, copiés de produits
européens, envahissent le marché local, sans que les professionnels de la santé ne puissent
faire facilement la différence». D’autre part, un trafic d’ordonnances en blanc s’est mis en place,
permettant de se faire rembourser à la CNSS pour n’importe quel médicament.
Une autre déviation inquiétante réside dans l’imposition de jeunes diplômés libanais de
médecine, sans
préqualification correcte, au sein d’hôpitaux privés, au vu et au su de tous. Pire,
il est interdit par la loi de donner l’autorisation de pratiquer la médecine à un non-Libanais au
Liban. Pourtant, dans des régions périphériques, des médecins syriens sont recrutés dans des
conditions discutables. «Une bonne partie des hôpitaux privés de la périphérie sont envahis par
des médecins syriens, observe notre député. Ils sont beaucoup moins chers et ils sont salariés, à
plein-temps, à raison de 500-600 $/mois quel que soit le nombre d’actes médicaux effectués».
Main-d’oeuvre
Il ne s’agit pas ici de nourrir la xénophobie et de jeter l’anathème sur les ouvriers syriens, mais
nos interlocuteurs, généralement des députés, trouvent anormal qu’aucune statistique ne soit
connue, qu’aucun contrôle ne soit institué sur le nombre de Syriens qui doivent être admis à
travailler ici, et dans quels secteurs.
Selon l’estimation du chercheur Bassam el-Hachem, plus d’un million de Syriens résidaient au
Liban dans les années fastes, soit avant 1997, une statistique difficile à vérifier, et à réactualiser.
«Jusqu’à 1997, les mouvements de population étaient détaillés aux points d’entrée libanais,
explique-t-il. À la fin de 1997, la Sûreté générale a renoncé à la publication des données
concernant les seuls Syriens, les refondant dans une catégorie plus générale. De toute façon, la
démonstration a été faite et les dégâts engendrés par cette immigration massive ont déjà été mis
en évidence, parmi lesquels la xénophobie latente et l’émigration des Libanais au cours de cette
période, dont disons une partie peut être une relation de cause à effet».
Cette altération a aussi des conséquences au niveau qui nous intéresse, à savoir l’économie. En
effet, cette population syrienne constitue un poids pour les équilibres économiques du pays, car
elle a contribué à la détérioration du pouvoir d’achat des travailleurs libanais et au déséquilibre
de la balance de paiements. «Nous pouvons évaluer le manque à gagner à entre 1 et 2 milliards
$ par an», indique le chercheur.
Toutefois, le nombre d’ouvriers syriens a apparemment commencé à diminuer, avec la stagnation
du bâtiment et l’effondrement de l’agriculture. «Le surplus de la main-d’oeuvre syrienne s’est
notablement replié depuis 1997, admet Bassam el-Hachem, mais ce mouvement a été remplacé
par une autre tendance, plus limitée au niveau du nombre d’individus, mais plus grave en termes
de répercussions économiques. On assiste ainsi à l’arrivée d’une population syrienne, mieux
formée, qui se recrute surtout dans les secteurs les plus rémunérateurs, touristique en particulier :
hôtels, restaurants, supermarchés, gestion des parkings, mais aussi comme commerçants ou
professionnels libéraux. Les usines, également, licencient de plus en plus de travailleurs libanais
pour les remplacer par des Syriens moins chers – d’autant plus qu’ils ne sont pas soumis à la
CNSS ou à l’impôt sur le revenu comme les Libanais, ni au permis de travail comme d’autres
travailleurs étrangers».
À cela, il faut ajouter la mainmise syrienne sur les gares routières, dont celle de Charles Hélou est
la plus importante. Là, deux sociétés imposées gèrent l’ensemble, qui se traduit par exemple par
la répartition suivante : sur les 1 200 véhicules actifs, on trouve 800 véhicules syriens, 200
libanais et 200 jordaniens (pour le transport vers Amman). À part le fait que la moitié de l’espace
n’est pas utilisée, mais sert d’espace de vie pour les chauffeurs.
Les naturalisations de 1994 sont venues aggraver le phénomène démographique et de main-
d’oeuvre : «Le décret a officiellement naturalisé 80 000 personnes, dont 40 000 Syriens, indique
un député. Dans certains cas, ces naturalisations étaient nominales, mais pour d’autres cas, elles
concernaient l’individu et sa famille. Les chiffres réels sont donc beaucoup plus importants,
approchant les 240 000 Syriens naturalisés Libanais et qui, pour la plupart, n’habitent même pas
au Liban».
Finances
Alors que le pays est en crise financière, ce sont les banques libanaises qui financent une bonne
partie de la dette publique. «Ces crédits accordés par les Libanais au Trésor portaient des taux
d’intérêt très élevés, qu’on ne peut obtenir nulle part ailleurs, indique un député. Ces largesses,
imposées par la force des choses, ont servi à faire marcher la machine administrative – qui n’est
pas guidée par les autorités libanaises. Certes, l’alternative aurait mené à une faillite de l’État,
mais cela aurait peut-être permis de briser le cycle de corruption, vecteur de la mainmise syrienne
sur le pays».
Ces fameux bons du Trésor ont aussi intéressé les financiers syriens au plus haut point. S’il n’y a
rien d’illégal à cela, cette rente a le don d’en exaspérer plus d’un : «Ces intérêts sont
indirectement imposés par les autorités syriennes. L’exemple le plus frappant est sans doute la
situation qui a
prévalu en 1995, la tension politique “artificielle” qui a
précédé la prorogation du
mandat du
président Hraoui. C’est à ce moment-là que les intérêts ont atteint leur apogée, 3540
%, avant la décision syrienne de reconduire le mandat».
Députation
C’est à Anjar ou à Damas que se prennent les décisions politiques importantes, dont bien sûr les
affaires liées à la députation. C’est par exemple avec les Syriens que se monnayaient souvent
les listes électorales loyalistes. En voilà un cas réel : un candidat appartenant à une vieille famille
politique de Jezzine voulait se
présenter sur une grande liste au Sud. La tête de liste lui signifia
alors qu’il devait d’abord se
présenter devant un haut responsable à Anjar. Celui-ci lui a
directement demandé s’il avait de l’argent. Il n’en avait pas et s’est entendu répondre : «Ça ira
pour cette fois». Il fut donc élu et, pendant 4 ans, il fut docile, signant même les documents qu’il
n’approuvait pas. Aux élections suivantes, il dut retourner à Anjar où on lui demanda une
nouvelle fois s’il avait fait cette fois de l’argent. Honnête, cet homme ne s’était pas spécialement
enrichi. Il lui fut alors interdit de figurer sur cette liste et il n’a pu être élu.
Cette pratique est, semble-t-il, courante dans les listes proches de la Syrie, comme confirmé par
une multitude de sources parlementaires. Mais la somme à verser n’est pas uniforme, c’est un
peu à la tête du client. «Quelques centaines de milliers de dollars», semblent être la marge
habituelle, un montant auquel il faut ajouter un autre à la tête de liste et encore un autre pour les
frais de campagne. Mais dans les régions sensibles, ces contributions des candidats peuvent
prendre des proportions considérables. On a surtout remarqué que les montants ont eu
tendance à augmenter récemment, en
préparation aux élections de 2005 (avant la crise
actuelle). Avec parfois des cas extrêmes.
Ainsi, en octobre passé, un nouveau candidat particulièrement riche, souhaitant se
présenter sur
une liste chrétienne loyaliste, a été conseillé de payer 4 millions $ : 1 à divers officiers syriens, 1 à
un haut responsable national, 1 autre à la tête de la liste en question “pour les frais de
campagne”, mais aussi 1 million pour acheter l’inaction d’un grand concurrent potentiel.
Justice
Si l’on s’accorde, parmi nos sources concernées (avocats, juristes…), que beaucoup de
magistrats restent au-dessus de tout soupçon et résistent même aux pressions, il n’empêche que
les cas d’intervention ne sont pas si rares. Parfois, on met cela sur le compte de “relations
publiques” que beaucoup de magistrats et de procureurs entretiennent avec des politiques et/ou
des hommes d’affaires. «Un magistrat ne peut pas juger équitablement d’une affaire concernant
quelqu’un chez qui il a dîné la veille. Et la faute en revient aux hautes instances de la justice qui
donnent ce mauvais exemple», s’insurge un député-avocat.
Autre registre, des individus syriens ou libanais affiliés aux SR syriens monnayent auprès de la
famille d’un accusé la libération provisoire de celui-ci au sein même des institutions pénales,
contre quelques milliers de dollars, et beaucoup plus si l’affaire est financièrement importante ou
si on doit en plus soutenir l’acquittement. Sans que ces promesses ne soient toujours tenues.
Des cas nous ont été directement rapportés, surtout après le grand rapt du 7 août, alors que
d’autres cas ont été divulgués aux journaux par les familles elles-mêmes.
Un autre avocat nous rapporte un cas différent : «Dans les cours d’appel au Liban, on sait qu’il y
a trois magistrats : un
président et deux conseillers, explique-t-il. Une affaire au Sud m’a été
rapportée directement par la personne inculpée. Le jugement rendu l’avait extrêmement surpris.
Cette personne a donc interrogé l’un des deux conseillers qui, non seulement n’était pas au
courant du jugement rendu, mais surtout ne reconnut pas ce qui était supposément sa signature.
Il s’est avéré que le
président avait falsifié cette signature contre une somme d’argent. Nous
avons rapporté l’affaire à l’inspection… Les faits remontent à quatre ans et ce
président de
tribunal est toujours en fonction. Aucune enquête n’a été entreprise».
De plus, beaucoup de magistrats sont choisis selon qu’ils obéissent ou non. Par exemple, «un
juge d’instruction m’avait demandé conseil, indique un grand avocat du barreau de Beyrouth, il
avait été contacté par le parquet, car un poste important qui était à pourvoir pouvait lui convenir.
Mais on lui avait aussi demandé spécifiquement s’il serait “conciliant”. Il ne l’était pas, et il n’a
évidemment pas été nommé».
Pourtant, certains organismes de contrôle, réellement actifs, existent au Liban. «La Cour des
comptes, dans ses rapports annuels, dénonce de nombreuses irrégularités, observe Ziad
Baroud, avocat et chargé de cours à l’USJ. Mais elle n’a pas les moyens de les corriger. Les
décisions politiques ont paralysé une partie significative de la justice, et par conséquent de
l’économie».
Travail
«Le ministère du Travail a été noyauté par des partis proches de la Syrie. Du coup, le système
des permis de travail à la main-d’oeuvre essentiellement asiatique fonctionne au profit de
quelques privilégiés de ce business florissant contre des rançons financières. Ces dividendes
sont partagés entre les personnes au pouvoir et leurs protecteurs», nous explique un haut
fonctionnaire, en citant par exemple des bureaux de placement ou des intermédiaires. Le
système de racket dans ce domaine a pris parfois des allures légales avec l’instauration de
l’assurance obligatoire pour les immigrés. Démonstration : «C’est le ministère de l’Économie qui
est supposé attribuer les licences aux compagnies d’assurances. Mais à une époque donnée, on
a ignoré cette règle au ministère du Travail, qui a imposé que seules les compagnies qu’il aurait
lui-même habilitées puissent proposer cette police. De la sorte, il a orienté pratiquement 80 % de
la main-d’oeuvre immigrée vers une seule compagnie. Le ministre de l’Économie, directement
concerné, a voulu soulever l’affaire en Conseil des ministres, mais cela lui a été interdit».
Plaques d’immatriculation
Il n’y a probablement qu’au Liban qu’un trafic de plaques d’immatriculation aux numéros
attrayants peut d’abord se mettre en place et ensuite s’avérer si lucratif. Un premier projet officiel
avait proposé de vendre à moitié prix, au profit du Trésor, des numéros très demandés et assez
chers sur le marché : les plaques à 3 chiffres seraient alors vendues à 10 000 $ et les plaques à
4 chiffres seraient commercialisées à 5 000 $ pièce. Ainsi, un total de 50 millions $ aurait pu
entrer dans les caisses de l’État. Ce projet a cependant été abandonné pour des raisons
inconnues. À la place, il y a eu comme on le sait le renouvellement de toutes les plaques sous
prétexte d’une meilleure lisibilité, ce qui a eu pour résultat des gains, non officiels cette fois-ci, au
profit de fonctionnaires influents, sur plusieurs fronts : ventes de licences à une poignée de
sociétés autorisées à délivrer ces nouvelles plaques blanches ; puis vente de gré à gré de
numéros spéciaux, tout en multipliant le nombre disponible de ces numéros à travers l’institution
de plusieurs séries : B, G… Ces plaques ont donc été distribuées sans être comptabilisées
officiellement dans la caisse de l’État, tout en servant parfois le clientélisme des uns et des
autres. L’opération aurait rapporté plus de 100 millions $, selon une source bien placée.
Les histoires liées aux nouvelles plaques peuvent avoir d’autres formes. En effet, on a relevé des
cas où plusieurs voitures
présentent le même numéro, ce qui évite à leur propriétaire de payer,
sauf pour l’une d’elles, les diverses taxes d’enregistrement et frais de mécanique. Enfin, les
numéros de plaques permettent parfois d’identifier le propriétaire et constituent un signe de
reconnaissance et d’appartenance à un même groupe. Par exemple, les numéros commençant
par 7 ou par 5 et suivis de six autres chiffres permettent à des alliés d’être reconnus des services
de police et de ne pas être inquiétés.
Pertes et chiffres
Plusieurs tentatives d’estimation des pertes possibles dues à la corruption ont été menées ces
dernières années, certaines partielles sur un domaine donné, d’autres voulant être exhaustives.
Des rapports ont été rédigés, dont l’un a été
présenté à une conférence à Paris il y a quelques
années et un autre fut
préparé par un groupe et soumis à Bkerké, à sa demande. Cependant,
l’exercice est tellement difficile que les estimations nous ont paru trop grossières pour que nous puissions les adopter. D’autant plus que toute tentative de calcul devra prendre en compte, ou
non, des éléments complètement disparates et souvent impossibles à chiffrer :
- Le détournement direct de fonds liés aux projets de reconstruction. Là, si on prend comme base
les 7 milliards $ comptabilisés par le CDR dans ses rapports publics, différentes sources
concordantes parlent de 1,5 milliard $ de perte.
- Les surfacturations et détournements sur les autres fournitures, que ce soit pour le compte du
secteur public ou privé (carburants, ports, aéroport…).
-Les pertes dues à un déficit d’exploitation (téléphone, électricité…).
-Les rackets directs versés par des personnalités ou autres intervenants.
-Les surcoûts liés aux intérêts des bons du Trésor.
-Les trafics d’influence liés à des services étatiques (Casino, expropriations surévaluées…).
- Les pertes exceptionnelles liées à la main-d’oeuvre syrienne (en plus donc du cas habituel d’une
immigration normale et contrôlée).
-Les pertes, ou manques à gagner, liées à la dégradation du risque pays, à l’émigration de
Libanais, au déficit d’investissement local ou étranger…
On peut très bien poursuivre cette liste, mais on le voit bien, une éventuelle opération comptable
globale est très difficile, car il s’agit dans la plupart des cas de calculs liés à des scénarios
(exemple, quel aurait été notre gain si le risque pays était B+ au lieu de B- ? Ou encore quel
aurait été le niveau d’investissement si le pays était normalement géré ?).
Cependant, au milieu de toutes ces incertitudes, nous avons quand même demandé à des
économistes de faire un scénario plausible de développement normal, pour un pays comme le
nôtre, à partir de 1992 et jusqu’à 2004. Sans rentrer dans les détails d’un tel schéma, que
d’autres ont également tenté à travers les années, un scénario conservateur donne le résultat
suivant : à un niveau de croissance moyen (compte tenu des ressources disponibles), et dans un
schéma de corruption “acceptable” (tel que celui qui était “la norme” avant la guerre), il y a tout
lieu de croire que notre PIB par habitant aurait atteint le niveau de 1974, soit, en dollar actuel, de
l’ordre de 9 000 $, alors qu’il n’est aujourd’hui que la moitié de ce chiffre. En d’autres termes,
nous aurions dû être 2 fois plus riches.
Citations
«Il n’y a pas d’État, nous sommes dans une ère de mensonge pur, sous la coupe de requins de
la finance…»
.
Walid Joumblatt
(11 mars 1997)
«La frustration et le pessimisme perceptibles dans le pays sont essentiellement dus à la
présence
au gouvernement, aux côtés du
président Hariri et le plus souvent malgré lui, des seigneurs de la
guerre et de leurs sous-produits»
.
Ghassan Tueini
(6 juin 1997)
«Ceux qui devraient aller en prison, ce sont ceux qui nous gouvernent. Des millions de dollars
sont dilapidés à cause de contrats conclus de gré à gré et de commissions touchées au profit
des gouvernants ou de leurs proches»
.
Sayyed Hassan Nasrallah
(9 juin 1997)
«Le conseil, qui s’est penché sur les nouvelles des scandales financiers qui se succèdent l’un
après l’autre, s’étonne du maintien pendant des années, dans l’administration, de ces groupes
organisés qui sèment la corruption dans les organismes publics»
.
Ordre des avocats
(21 juin 1997)
«Le Liban qu’on a transformé en ferme de pourriture, de dessous de table, de rapines et de
scandales»
.
Mohamed Youssef Beydoun
(4 mars 1998)
À propos du contrat avec le Canada sur la Poste au Liban : «Je savais depuis 3 ans que c’était
ce consortium qui décrocherait le contrat»
.
Najah Wakim
(30 juillet 1998)
«L’imposition du revenu des ouvriers syriens travaillant au Liban à raison de 10 000 LL par mois
rapporterait au Trésor 8,5 milliards LL par an et allégerait donc d’autant les charges du
contribuable libanais».
PNL
(1er août 1998)
«La corruption menace tout l’avenir de notre pays à cause des blocages qu’elle crée et qui se
répercutent sur le monde des investisseurs».
Béchara Merhej
(10 août 1998)
«Les gens ont le droit de voir comment est récompensé celui qui est soucieux des biens publics,
et comment est châtié le voleur quel qu’il soit, le gaspilleur, le corrompu et le profiteur».
Émile Lahoud
(25 novembre 1998)
«Le Cabinet n’est qu’un groupe de fonctionnaires choisis par le régime et les services de
renseignements»
.
Walid Joumblatt
(18 janvier 1999)
«Il ne peut y avoir de véritable démocratie dans un système où le pillage reste impuni. Faut-il
passer sous silence le vol de l’argent du peuple pour sauvegarder la réputation du Liban ?»
.
Talal Arslan
(6 avril 1999)
«Le gouvernement a procédé à une gigantesque opération de pillage des avoirs du peuple. Ces pratiques ainsi que la corruption au niveau du pouvoir et de l’administration ont largement
contribué à gonfler la dette publique»
.
Najah Wakim
(25 septembre 1999)
«Le Liban a besoin de se doter d’un gouvernement capable de gagner la confiance des
citoyens, pour sortir du cercle vicieux de la corruption. Après avoir contribué à la faillite politique et
sociale du pays, les mêmes personnes sont déterminées à provoquer sa faillite économique»
.
Michel Aoun
(20 juillet 2001)
«Les crises qui se sont succédé dans le pays sont le fruit de l’aliénation de la volonté nationale.
Plusieurs fonctionnaires accusés de corruption n’ont pas été inquiétés»
.
PNL
(21 juillet 2001)
«Le dérapage de l’an 2000 est aussi dû aux transferts exorbitants du Trésor à l’EDL. J’ai poussé
plus d’un cri d’alarme en vain et je voulais publier la liste complète de ceux qui ne paient pas leur
facture, mais on m’en a empêché»
.
Georges Corm
(7 août 2001)
«Les circonstances difficiles que nous traversons sont très indicatives de la faillite des
responsables à remédier aux causes réelles de la crise, c’est-à-dire la tutelle syrienne par le biais
des services de sécurité»
.
Bloc national
(7 février 2002)
«La politique suivie par le pouvoir pour faire face à la crise économique se caractérise par
l’ignorance de la crise politique, laquelle est due à l’hégémonie syrienne sur la décision
nationale»
.
Rassemblement de Kornet Chehwane
(25 février 2002)
«La corruption ne connaît plus de limites. Le processus de privatisation du cellulaire manque de
transparence, et ce secteur se trouve actuellement entre les mains de parents des politiciens»
.
Tamam Salam
(13 mai 2002)
«Le vrai problème réside dans nos dirigeants et dans leur comportement, dans la corruption, la
dilapidation de fonds publics et les vols. L’État possède aujourd’hui le secteur de la téléphonie
mobile, mais il ne lui est pas permis de le contrôler»
.
Omar Karamé
(19 juillet 2003)
«La responsabilité dans cette affaire [Banque al-Madina] ne se limite pas aux personnes
concernées mais s’étend à ceux qui ont partagé leurs gains illicites, à ceux qui ont usé de leur
influence pour leur faciliter la tâche»
.
Nassib Lahoud
(21 juillet 2003)
«Aujourd’hui, la corruption sert les intérêts personnels et bloque toute velléité de réforme au
détriment de l’intérêt national»
.
Michel Pharaon
(10 septembre 2003)
«Est-il possible qu’un
président de la République se plaigne de n’avoir pas pu réaliser les
réformes sous
prétexte qu’il n’a pas trouvé de soutien ? Cela veut dire que c’est la Syrie, État
agissant souverainement sur notre territoire, qui vampirise nos biens sans que personne n’ose la
dénoncer»
.
Michel Aoun
(23 février 2004)
«Gaspillage des fonds publics ; corruption répandue à tous les niveaux ; subordination devenue
familière ; détournement de fonds de banques et d’institutions. C’est au point qu’un responsable
occidental en est venu à s’étonner devant nous que la corruption ait atteint ces proportions. C’est
une honte !»
.
Le patriarche Nasrallah Sfeir
(18 octobre 2004)
«C’est la Syrie qui intervient dans chaque secteur, dans l’administration, la justice, l’économie et
bien sûr la politique. Elle le fait par le biais de son représentant et de ses assistants. C’est elle qui
protège les corrupteurs et les corrompus. Elle, dont certains ressortissants en association avec
des Libanais haut placés, se partage les ressources (du Liban) et le trafic d’influence»
.
Appel des évêques maronites
(18 octobre 2004)
«La Syrie a mis en place un cycle de corruption impliquant une partie de la classe politique
libanaise mais aussi les secteurs bancaire, touristique, les grands centres hospitaliers, quelques
universités, le secteur de la construction, l’importation de l’essence, le cellulaire»
.
Farès Souhaid
(19 octobre 2004)
«Al-Madina, l’électricité, le secteur des combustibles, les coupons de pétrole irakien, les
carrières… ne sont que la partie visible de l’iceberg immense qu’est cette corruption politique. Ce
système s’abrite à l’ombre de l’influence syrienne au Liban et de la
présence militaro-sécuritaire
syrienne au Liban»
.
Nassib Lahoud
(5 novembre 2004)
«Cette primauté de l’État sécuritaire a été possible grâce à la protection, au parrainage et à la
participation de la Syrie. Le pouvoir décisionnaire est désormais à Damas, et la tutelle on ne peut
plus directe»
.
Nayla Moawad
(8 novembre 2004)
«Les services se sont introduits dans la politique et l’ont pourrie : l’État est régi, sur les plans
politique, économique et diplomatique par la culture sécuritaire. Qui est capable de transformer
les montagnes en biens fonciers souillés, les vallées en carrières, le littoral en investissements
touristiques ?»
.
Bassem Sabeh
(8 novembre 2004)
À propos de Paris II : «Malheureusement, cela n’a pas bien tourné, ce qui explique peut-être la
suite : la relation complexe qui s’est développée avec Damas, lorsqu’on a senti que la Syrie avait
mis des bâtons dans les roues. Est-ce cela ce que nous voulons : faire du Liban une triste
province des pays voisins ?»
.
Philippe Lecourtier
(27 novembre 2004)
«Les secteurs économiques et sociaux sont devenus les otages de la mafia libano-syrienne.
Aucun contrat n’est signé, aucune activité n’est menée, aucun échange n’est effectué sans
chantage et commissions»
.
Marwan Hamadé
(1er mars 2005)
«Les politiques syriennes étaient nuisibles car, entre autres, elles sont intervenues dans le jeu de
la corruption économique qui a gagné le pays tout entier»
.
Georges Corm
(9 mars 2005)
«La Syrie devrait payer des indemnités financières au Liban, comme le fait tout pays envahisseur
après le retrait de ses troupes»
.
Farès Souhaid
(11 mars 2005)
Les accords et le droit
À partir de 1990, les relations économiques entre le Liban et la Syrie sont intimement liées aux
questions politiques. «Depuis 1990, la Syrie traite avec le Liban sur la base d’une mainmise
presque totale, estime Ziad Baroud, avocat et chargé de cours à l’USJ. Il faut se rendre à
l’évidence : la mauvaise application de l’accord de Taëf place les Libanais en position d’infériorité
par rapport à la Syrie, sur le plan politique mais aussi économique et juridique. Le Liban n’est
plus totalement libre de ses choix, et tous les accords qui se sont succédé depuis le Traité de
fraternité et de coopération sont tous léonins. La Syrie a fait en sorte d’avoir tout ce qu’elle
n’avait pas pu obtenir auparavant». Ainsi, pour l’heure, les Libanais souhaitant porter devant les
tribunaux une affaire impliquant des Syriens n’ont aucun recours. «Je ne vois pas devant qui un
Libanais peut porter plainte», regrette Ziad Baroud.
Ces accords ont été en principe librement consentis et négociés d’égal à égal, ce qui leur donne
toute leur légitimité. Pourtant, des juristes éminents contredisent cette légitimité avec un
argument historique. Pour eux, ces soi-disant accords bilatéraux n’existent pas légalement. Tout
simplement. Ainsi dit une référence en la matière, Edmond Naïm : «Hafez el-Assad a lui-même
déclaré publiquement, et cela est rapporté dans le livre blanc des Affaires étrangères et dans
tous les documents historiques, qu’en 1976, les troupes syriennes sont entrées au Liban sur son
initiative. Depuis, ces troupes occupent le Liban. Or, en vertu d’un principe énoncé au cours des
premières années de la Révolution française et ayant valeur au niveau international, tout acte,
accord ou traité conclu avec un pays dont les troupes occupent le territoire national est considéré
comme nul et non avenu, car il est systématiquement
présumé comme ayant été dicté sous la
contrainte, du seul fait de la
présence de ces troupes. De la sorte, en vertu de ce principe, tous
les actes signés avec l’État syrien sont nuls et non avenus, y compris le Traité de coopération et
de fraternité. Et ce sans qu’une procédure judiciaire soit nécessaire pour les déclarer caducs».
Edmond Naïm va même plus loin, assenant : «Si l’État libanais recouvrait sa souveraineté, il
pourrait même entreprendre des poursuites judiciaires contre la Syrie et contre ceux qui ont
collaboré avec elle, d’autant que la
présomption d’usage de la force implique qu’il n’y a pas de
prescription dans le temps. Des responsables libanais et étrangers pourraient être déférés devant
les tribunaux libanais». Mais cela est une autre histoire.
«Les accords sont renégociables à tout moment, nuance Ziad Baroud. Aucun État n’est lié
indéfiniment à un accord s’il considère que ses intérêts s’en trouvent affectés. Tout cela fera
partie du panier de questions à rediscuter une fois que le Liban aura recouvré sa souveraineté. Il
ne faudrait pas faire table rase de tout ce qui a été fait. Il est tout à fait possible de décider
unilatéralement que les accords ont été signés sous la contrainte, mais je ne vais pas jusque-là
compte tenu des relations futures que les Libanais voudront avoir avec les Syriens».
Où en est Paris II ?
Les accords de Paris II devaient permettre au Liban de recevoir 3,1 milliards $, sous réserve de
l’application d’un certain nombre de réformes et d’engagements (privatisations, assainissement
de l’administration, etc.). Aujourd’hui, quelque 2,4 milliards $ sont tombés dans les caisses de
l’État. Mais beaucoup d’engagements n’ont pas été tenus. Avant son départ, l’ancien
ambassadeur de France, Philippe Lecourtier, assenait dans les colonnes de L’Orient-Le Jour que
«la Syrie a mis des bâtons dans les roues…». Que s’est-il passé exactement ?
«Lorsque nous sommes revenus de Paris avec ces résultats, nous étions très satisfaits, souligne
Fouad Siniora. Paris II a été une première dans l’histoire des relations économiques
internationales, tant au niveau de la démarche que des résultats. Mais lorsque nous avons
présenté ces résultats en Conseil des ministres, nous avons rencontré une forte opposition. La
plupart des ministres ont bloqué les tentatives de faire respecter les engagements de Paris II.
Nous n’avons pas reçu le soutien dont nous avions besoin de la part des autres responsables
libanais, et du pouvoir syrien».
Un autre acteur de Paris II donne une version plus crue : «Le
président Jacques Chirac avait
demandé au Premier ministre Rafic Hariri d’obtenir l’accord total et sans condition des
présidents
Émile Lahoud et Nabih Berry, comme
préalable à Paris II. Et ce fut fait : les 2 piliers du pouvoir
ont complètement et sans réserve cautionné la démarche. Le
président Chirac a même obtenu
l’accord de Bachar el-Assad. Une fois l’affaire conclue, et dès le premier Conseil des ministres, le
président Lahoud a tout rejeté d’un bloc : «Ce n’est pas le moment de faire ce genre de réformes
et de privatisations », a-t-il affirmé. Le
président Berry et les députés loyalistes l’ont soutenu au
Parlement en faisant en sorte de refuser les projets de réforme proposés.
Pour Patrick Manon, conseiller économique à l’ambassade de France : «Nous regrettons
effectivement que certaines réformes n’aient pas été engagées, notamment les privatisations qui devaient contribuer à ce mouvement de diminution de la dette. Nous avons bien vu que des
blocages sont intervenus et ont empêché la mise en place de ces réformes : des blocages
politiques, mais aussi des blocages économiques. En novembre 2002, lorsque l’option de Paris II
a été retenue, les privatisations devaient se faire dans un cadre favorable, mais le contexte a
changé depuis. Ce qui ne veut pas dire que le processus ne se poursuivra pas».
En réalité, selon une quatrième source concernée, «les hauts responsables libanais et syriens
avaient donné leur accord à la démarche de l’équipe Hariri, étant persuadés – à tort – qu’elle ne
pourrait pas aboutir. Au retour de Paris, leur veto a été immédiat, car ces responsables ne
voulaient en aucun cas autoriser des réformes dont le bénéfice politique pourrait revenir à Hariri.
De plus, les “alliés” auraient perdu certaines de leurs principales sources de revenu et de
clientélisme politique».
L’affaire al-Madina
L’un des scandales les plus médiatisés de ces dernières années reste sans doute le
détournement de fonds par les responsables de la banque al-Madina (voir aussi à ce propos
notre reportage publié au CDL en décembre 2003). Mais ce n’était pas le seul cas. «Plusieurs
banques qui ont fait virtuellement faillite ou ont été absorbées au cours des dernières années
servaient à recycler et à faire fructifier l’argent de la corruption, indique une de nos sources de
première main. Al-Madina fut le couronnement de cette tendance, mais à plus grande échelle».
Alors que Rana Koleilat était montrée du doigt pour avoir utilisé les dépôts de ses clients afin de
vivre luxueusement, il semble que l’affaire soit effectivement plus complexe que cela. «Tout a été
monté par certains services libano-syriens», accuse une personnalité qui a suivi l’affaire de
près.
Il raconte : «Rana Koleilat, qui était en première ligne, souhaitait à un moment donné régler
l’affaire avec la Banque du Liban, pour rembourser les gens dont l’argent avait été détourné. Elle
a alors
présenté un chèque, tiré sur l’Arab Bank à Paris et endossé en sa faveur. Or, ce chèque,
de 310 millions d’euros, a effectivement été déposé à la Banque centrale pour renflouer le
compte d’al-Madina, mais il s’est avéré qu’il était sans provision. Rana Koleilat a alors demandé
24 heures de répit «pour pouvoir rencontrer quelqu’un à Anjar». Et finalement, le lendemain, elle
appela pour dire au médiateur que personne ne pouvait la toucher et que «Riad Salamé pouvait
aller au diable». D’ailleurs, le gouverneur de la Banque centrale a envoyé l’avocat de la banque
au parquet pour simplement faire une “dénonciation” à propos du chèque sans provision, sans
porter plainte, car pendant 20 jours on ne le lui permettait pas. Cette protection ultime a duré
quelques mois en tout, jusqu’à ce que l’affaire éclate dans les médias et tourne au drame. C’est
alors que Rana Koleilat a été arrêtée. Au plus fort de l’affaire, le trou a quand même atteint plus
de 1 milliard $».
Notre source évoque par ailleurs une autre affaire qui donne une idée de l’ambiance régnant à
al-Madina. «Un ressortissant irakien, descendant de l’ancienne famille royale du pays, avait fait
un très gros dépôt à la banque al-Madina, explique-t-il. Lorsqu’il réclama son argent, on lui
répondit que la somme avait été placée à l’étranger. Un complot fut fomenté entre des
responsables de la banque et un officier de la sécurité syrien pour faire arrêter ce monsieur. Il fut
détenu pendant plusieurs mois dans le plus grand secret jusqu’à ce qu’il paie une bonne rançon
à un responsable syrien. Lorsque ce dernier a été limogé, l’Irakien a commencé à chercher un
avocat pour entreprendre une action en justice. Pour éviter cela, les personnes concernées l’ont
contacté et ont fini par lui rendre son argent».
La grotte de Jeita
Avec une fréquentation d’environ 300 000 visiteurs par an, les grottes de Jeita offrent plus
qu’une curiosité archéologique : elles constituent un site touristique au potentiel financier
considérable. La gestion des lieux a été l’objet d’une polémique bruyante en 1994, mais enterrée
depuis, comme l’explique l’avocat Georges Baroud, originaire lui-même de Jeita, dans un ouvrage
consacré à la question. «En 1991 a été créée en Allemagne une société commerciale appelée
Mapas, par un Libanais Nabil Haddad. Avec un capital réduit de 34 000 $, cette société faisait
apparemment du commerce de pièces automobiles. Le 16 novembre 1993, cette société est
enregistrée au Liban ; le 18 novembre, un simple arrêté ministériel fut émis, sous le numéro 186,
accordant à cette société pour une période renouvelable de 18 ans la concession de la totalité
du domaine public de Jeita (grottes, mais aussi restaurant, téléphérique, parkings, rives du
fleuve…). Or, à part que Mapas ne possédait aucune qualification pour assumer cette fonction,
cet arrêté était illégal. En effet, selon la Constitution, toute concession ayant pour objet
l’exploitation d’une richesse naturelle du pays doit se faire en vertu d’une loi votée par le Parlement, ce qui n’a pas été le cas». Il n’y a même pas eu un appel d’offres
préalable.
L’arrêté suscite alors un véritable tollé parmi les habitants de la région qui se mobilisent et
mandatent Georges Baroud pour porter l’affaire devant les tribunaux. Il faut dire que les
conditions financières d’exploitation du site laissent rêveur. «Selon le décret 186, durant les trois
premières années, Mapas n’a pas à reverser de pourcentage à l’État, explique Baroud. Les 5
années suivantes, elle doit reverser 5 % des revenus bruts, puis 10 % pendant 5 ans et enfin
20 % pendant les 5 dernières années. Le droit d’entrée fut fixé à 18 500 LL ; mais Mapas a
décidé que seulement 3 000 LL correspondent à l’entrée des deux grottes, et que le reste
correspond au téléphérique, au train et au spectacle son et lumière, si bien que l’État récupère
ses 5 % sur les 3 000 LL seulement, et non sur les 18 500 LL du billet».
Me Baroud pose un recours en Conseil d’État, en vain, les juges ayant selon lui subi des
pressions. Baroud ne perd pas espoir pour autant et n’hésite pas à pointer du doigt, aujourd’hui
encore, ceux qu’il tient pour les vrais responsables : «Mapas est une société fictive montée de
toutes pièces pour que la concession soit en réalité accordée au frère d’un ministre, en partage
avec ses proches amis syriens. Ce monsieur était
présent à toutes nos réunions et c’est lui qui
négociait. Cette situation est d’autant plus anormale que l’État aurait pu, grâce à Jeita, toucher
des millions de dollars».
Le Casino
La comptabilité du Casino est un mystère. On peut en effet s’étonner qu’un organisme
appartenant à l’État ne rende aucun compte audité de ses résultats financiers sur l’une de ses
principales activités, à savoir les machines à sous. «Le contrôle par les fonctionnaires du
ministère des Finances se fait de façon plus ou moins satisfaisante au niveau des tables de jeu,
indique une source interne. Cela n’empêche pas certains cas de fraudes, de fiches non payées
et de connivence entre joueurs et meneurs de jeu». Mais c’est apparemment sur les machines à
sous que le gros des malversations se fait. L’affaire a même causé un litige entre le ministre des
Finances de l’époque Fouad Siniora et l’administration du Casino. «Le Casino n’est pas une
entreprise complètement privée, s’indigne Fouad Siniora. Il s’agit d’un établissement public géré
sous licence. L’État doit donc s’assurer de la totalité des gains pour vérifier que sa part lui est
bien reversée. Mais la direction du Casino a toujours refusé de rendre compte au ministère des
Finances des résultats des machines à sous». Des résultats qui représentent en gros 40 à 50 %
du chiffre d’affaires du Casino.
En fait, la direction ne semble pas du tout contrôler les résultats de ces appareils. «Les rentrées
des machines à sous ne sont pas comptabilisées dans les résultats du Casino, observe un
député. En fait, on crée avec ces rentrées ce que l’on appelle la caisse noire du Casino». Dans
la pratique, le ministère des Finances envoie ses employés le matin à 9h, si bien que personne
ne contrôle ce qui s’est passé tard dans la nuit. «En fin de nuit, on peut voir les hommes des
services secrets venir au Casino, témoigne une source interne. Le plus tranquillement du monde,
ils vident les machines à sous et font un
prélèvement sur l’encaisse. L’estimation la plus
commune est de 50 millions $ par an». De plus, il serait maintenant possible de fausser la
programmation de ces appareils afin de faire gagner une personne donnée.
Il faut ajouter à cela le clientélisme qui sévit au sein de l’établissement. Quelque 300 à 400
employés sont en surnombre. Certains exemples sont caricaturaux : «Un homme de ma région
était baassiste irakien, explique un autre politique. Il a été emprisonné en 1994 pendant 1 an en
Syrie pour ces affinités. Toujours est-il que dès sa sortie de prison, il est devenu un des
collaborateurs du renseignement syrien au Liban. Du coup, son fils est devenu un des agents du
service de sécurité du Casino, avec un salaire d’environ 100 000 $/an. Son deuxième fils, avocat,
a été chargé avec d’autres du contentieux du Casino».
Une petite affaire étonnante mais révélatrice, et probablement unique au monde, couronne le
tout. Elle nous est rapportée par un député et confirmée par une autre source : «Une
personnalité médiatisée, joueur impénitent, perdit au Casino la coquette somme de 1 million $.
Jusque-là, rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’il fut ensuite remboursé, par le Casino lui-même,
suite à des pressions syriennes». S’il est certain que cette personne a été remboursée, il est
presque aussi certain qu’elle ait bénéficié en plus d’un crédit auprès d’une banque étatique pour
couvrir une perte ultérieure. Ce crédit a ensuite été supprimé des écritures comptables de la
banque, classé comme une “dette non récupérable”.
Courses de chevaux
L’hippodrome de Beyrouth accueille bien de joueurs passionnés de courses et avides de faire un gain rapide et important. Des rumeurs avaient cependant circulé que certains officiers des
“services” imposaient parfois un trucage des courses. Cette information est entièrement démentie
par la direction de l’hippodrome de Beyrouth qui assure qu’aucune infraction n’est commise dans
son enceinte, et que ce genre des pratiques n’a plus cours depuis 1978. Un démenti confirmé
par une source indépendante : «Avec les caméras, il n’est pas possible de truquer les courses».
En revanche, pour l’anecdote historique, une tentative de putsch a bien eu lieu au début des
années 1990, lorsque le fils d’un haut responsable syrien avait tenté d’imposer un accord lui
attribuant 50 % des rentrées de l’hippodrome, sous
prétexte que la moitié des effectifs chevalins
provenait d’élevages syriens. L’affaire n’avait pas abouti, car le
président Élias Hraoui lui-même
était intervenu auprès du
président Hafez el-Assad, lors d’une rencontre
prévue au cours de la
même semaine.
Néanmoins, aujourd’hui, on se
préoccupe surtout à l’hippodrome des bureaux de paris
clandestins. Depuis toujours, les parieurs clandestins affectent clairement les revenus de
l’hippodrome. Dans le temps, le “second bureau” les protégeait, alors qu’actuellement ils ne sont
même pas inquiétés. Un projet de loi visant à pénaliser ces profiteurs par l’emprisonnement n’a
jamais pu être mis en application. Aujourd’hui, lorsqu’ils sont arrêtés, la loi ne leur impose que le
paiement d’une amende dérisoire.
Rivières
Pour Issam Khalifé, professeur de géographie à l’Université libanaise spécialisé dans la question
de l’eau, le Liban n’utiliserait que 22 % de ses ressources en eau, et aurait grandement besoin
d’un plan de gestion scientifique d’utilisation des eaux de ses rivières. Mais parfois c’est assez
difficile. Le cas du Assi (appelé aussi l’Oronte), le plus médiatisé, parle pour lui-même. «Le Assi
est un fleuve international, explique ce professeur. Il est donc régi par une convention stipulant
qu’une répartition et utilisation juste de l’eau doit en être faite. Ce fleuve a un débit de 420
millions de m3, mais dès 1962, les Syriens avaient déclaré que leurs besoins étaient de 320
millions de m3 alors que les besoins libanais étaient de 100 millions de m3. Des négociations ont
alors débuté mais n’ont pas abouti. Sauf qu’un accord a été signé le 20 septembre 1994, mais
n’a jamais été promulgué officiellement par le Parlement». Depuis, le statu quo a été maintenu,
alors que le fleuve est abondamment utilisé. «Selon l’accord, la moyenne de débit utilisable du
Assi est de 400-410 millions de m3 par an, observe le scientifique ; mais le Liban n’utilise que 80
millions de m3 d’eau, alors que ses droits sont beaucoup plus importants et les besoins de la
région sont loin d’être satisfaits. Cela n’a pas empêché la Syrie de mener récemment des
pourparlers avec le gouvernement turc sur le partage des eaux de l’Oronte ; des pourparlers
auxquels le Liban n’a pas été convié».
Un autre litige, moins connu, porte sur les eaux du Nahr el-Kabir. «Un accord inéquitable portant
sur un barrage en amont du Nahr el-Kabir contraint le Liban à assumer 50 % des frais de
construction, poursuit le professeur. Alors que nous ne récupérerons au mieux que 40 % des
eaux. C’est injuste, mais c’est comme ça (même si la construction du barrage n’a pas encore
commencé)».
Ce que l’on sait moins aussi, c’est l’importance de l’eau dans le débat qui entoure les fermes de
Chebaa. Si le désaccord public porte sur la nationalité de ces territoires, l’un des enjeux réels
réside dans l’accès aux eaux du Hasbani. «La Syrie veut se positionner comme un troisième État
ayant un droit d’utilisation des eaux de la zone, indique notre professeur. Si les fermes de
Chebaa et le village de Nkhaïlé sont libanais, alors le territoire syrien n’arrive pas jusqu’à l’affluent
de Hasbani et les Syriens n’auront pas de droit sur ces eaux. La question de Chebaa n’est donc
pas seulement politique, elle est aussi économique : la question de l’eau donc, mais aussi le
potentiel touristique du site». C’est pourquoi, il est peu probable que la Syrie reconnaisse
officiellement la libanité des fermes.
Le Commerce du Levant -Avril 2005