Aoun : La beauté du Liban est dans la coexistence de la minijupe et du tchador…
Par Scarlett HADDAD | Contrairement à ce qu'on pourrait croire, Michel Aoun n'est nullement abattu. Au contraire, il estime avoir remporté une grande victoire en obtenant les suffrages de 56 % des chrétiens et en ayant élargi son bloc parlementaire. Certes, l'ampleur des sommes versées avant et pendant l'opération de vote ainsi que la facilité avec laquelle les émigrés ont pu se rendre au Liban l'ont surpris. Mais ces difficultés ne sont pas de nature à le décourager. Il reste convaincu de la justesse de ses choix, rappelant qu'il
prépare l'avenir alors que d'autres, selon lui, ont
préféré rester dans le passé. Il affirme : « La plus grande beauté du Liban est justement dans la coexistence entre la minijupe et le tchador... »
Q - Comment étaient vos deux rencontres avec le Premier ministre désigné Saad Hariri ?
R - Nous avons commencé par évoquer la situation régionale et ses conséquences sur le Liban. Nous avions des points de vue convergents sur la menace que représente pour le Liban la politique israélienne. Le Premier ministre Netanyahu a rejeté le droit au retour des Palestiniens sur leur terre et il veut même chasser les Arabes israéliens. Face à cette double équation, le Liban a plus que jamais besoin d'unité nationale et la base de cette union consiste dans la formation d'un gouvernement d'union. Nous avons exprimé notre détermination à coopérer dans ce but et à pousser les autres à œuvrer pour la participation, non la destruction, du Liban.
Q - Avez-vous posé des conditions claires ?
R - Nous sommes restés au stade de l'expression des principes. C'est maintenant au Premier ministre désigné de les concrétiser. Nous considérons que la majorité doit être juste dans la formation du gouvernement et respecter le poids de chacun pour que la participation soit effective et pour que l'opposition puisse assumer pleinement ses responsabilités et travailler au sein du gouvernement comme une seule équipe. En réclamant notre part, nous revendiquons un droit, nous ne demandons pas un cadeau. Mais c'est la majorité qui est responsable de l'unité nationale.
Q - Avez-vous réclamé le tiers du gouvernement ?
R - Nous ne sommes pas entrés dans les détails. Pour moi, la représentativité proportionnelle au nombre de sièges parlementaires est plus importante, car tout travail associatif doit être basé sur des pourcentages de représentativité. Personnellement, je ne reconnais pas le tiers de blocage. C'est la Constitution qui exige la majorité des deux tiers pour l'adoption de certaines décisions. Au Parlement, aucun camp ne détient la majorité des deux tiers. Par conséquent, si l'opposition n'a pas le tiers de blocage au gouvernement, elle bloquera tous les projets de lois au Parlement, qui nécessitent les deux tiers des voix des députés.
Q - Avez-vous le sentiment que le gouvernement sera formé rapidement ?
R - Si je dois m'en tenir aux déclarations des membres de la majorité, la situation ne semble pas très encourageante. Mais il est trop tôt pour émettre des pronostics. Pour nous, en tout cas, le refus de tenir compte des revendications de l'opposition est un rejet de l'unité nationale.
Q - Pour en revenir aux élections, comment avez-vous accueilli les résultats ? Vous êtes-vous senti trahi, trompé ?
R - Quarante-huit heures avant l'échéance électorale, j'avais exprimé mon inquiétude face à l'ampleur de l'argent politique versé pour le scrutin. J'avais reçu des informations faisant état de sommes énormes. Mais le plus désolant est que je sache tout cela, alors que l'appareil de l'État, censé veiller sur la sécurité et l'intégrité des citoyens, n'a rien vu. Ils sont venus nous réclamer les numéros des voitures que nous avions louées et, bientôt, ils nous demanderont le nombre de sandwiches que nous avons offerts le 7 juin, mais ils n'ont pas remarqué l'argent versé sur les places publiques...
Q - Vous aviez vous-même parlé de guerre universelle menée contre vous. Ne deviez-vous pas vous attendre à cela ?
R - Je ne pouvais pas
prévoir que des sommes aussi importantes seraient versées. Comme tout le monde, j'avais entendu dire qu'un accord avait été conclu entre l'Arabie saoudite et la Syrie pour ne pas intervenir dans le cours des élections libanaises : Riyad arrêterait de verser de l'argent et Damas n'utiliserait aucun moyen de pression. Or, l'argent a continué à couler à flots et l'État libanais n'a rien vu. Les observateurs internationaux ne se sont pas contentés de voir. Ils ont aussi contribué à faire avaler la couleuvre.
Q - Vous sentez-vous roulé par la Syrie ?
R - Je ne lui ai jamais demandé d'intervenir. Au contraire et ce que je dénigre, c'est que les autres pays n'aient pas suivi son exemple. L'État n'a pas rempli son rôle, les observateurs étrangers se sont contentés de nous dire : "Vous devez accepter les résultats des élections". Les services de renseignements de l'Occident ont aidé le camp adverse et l'administration américaine a mené une véritable campagne destinée à effrayer les chrétiens. Rappelez-vous les propos de Feltman, ceux de Biden, de Hillary Clinton et même du
président Obama, qui a évoqué les maronites et les coptes, comme s'il parlait de réserves indiennes.
Q - Regrettez-vous votre ouverture en direction de la Syrie ?
R - Au contraire, je suis décidé à renforcer les relations avec ce pays. D'ailleurs, depuis que j'y suis allé, la Syrie est sortie de nos discours quotidiens. Elle n'est plus évoquée que par ceux qui se nourrissent de sa
présence, non par ceux qui se sont battus contre elle et dont la bataille s'est terminée par l'indépendance. À ce sujet, j'aimerais demander ce que signifient les navettes constantes entre l'Arabie saoudite et l'Égypte ? Est-ce cela la souveraineté ?
Q - Vos prises de position n'ont pas réussi à rassurer une partie des chrétiens...
R - J'ai essayé de le faire. Mais certains chrétiens sont encore imprégnés du passé. J'ai voulu les en sortir et leur offrir un avenir, mais certains émigrés l'ont clairement déclaré : "We are voting against wilayet el-fakih". On a aussi essayé de me montrer comme quelqu'un qui cherche à frapper les symboles et les repères à coups de panneaux publicitaires modifiant les couleurs du drapeau national, utilisant la
présidence et l'Église. Nous avons répondu à ces accusations, mais les instances concernées, consciemment ou non, n'ont pas réagi.
Q - Ne pensez-vous pas que vos options étaient peut-être mauvaises ou
prématurées ?
R - Non, je suis convaincu que la voie de salut pour les chrétiens est celle que j'ai choisie. Toutes les autres mènent à la destruction. L'implantation des Palestiniens signifie ainsi la fin du Liban. Le seul choix viable est d'être un chrétien du Machrek qui vit avec les composantes socio-religieuses qui l'entourent au Liban. Nous ne sommes pas une communauté européenne, mais des chrétiens dont la
présence remonte à l'origine du christianisme et qui ont commencé à évangéliser le monde.
Q - Depuis toujours, les chrétiens du Liban sont tournés vers l'Occident et les musulmans vers le monde arabe. Pourquoi voulez-vous bouleverser cet état de choses ?
R - Parce que les chrétiens doivent comprendre qu'il n'y a pas de salut pour eux avec l'Occident, tant que celui-ci appuiera Israël. Pendant les mandats des
présidents Frangié et Chamoun, l'Occident a proposé l'exode des chrétiens. D'ailleurs, la
présence des communautés chrétiennes dans la région est en chute libre. Les intérêts de l'Occident ne sont plus humains ou culturels, ils sont énergétiques. La densité démographique du Liban est de 400 %, alors qu'elle est de 2,9 dans les pays d'émigration. Nous ne pouvons pas assumer un surplus de population.
Q - Ne pensez-vous pas que vous avez perdu certains chrétiens à cause du Hezbollah ?
R - Ces chrétiens-là n'ont ni mémoire ni vision. Ils ont été sensibles aux campagnes basées sur des appréhensions imaginaires, destinées à détourner l'attention des vrais problèmes... Nous n'avons pas gagné la majorité des sièges, mais nous avons élargi notre bloc parlementaire. De leur côté, ils visaient la majorité des deux tiers et ils ne l'ont pas obtenue. Avec leur majorité, ils ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent.
Q - Avez-vous l'intention de revoir vos alliances ?
R - Jamais de la vie. L'entente nationale va au-delà des conjonctures. Avec le Hezbollah, nous avons une vision stratégique commune et nous respectons les croyances de chacun. Je n'accepterai jamais que le tchador soit imposé, mais les autres doivent aussi accepter que certaines souhaitent le porter. De plus, quelle est la différence entre les hajjé musulmanes et les sœurs orthodoxes ? Si la décence est requise pour les unes, pourquoi la condamne-t-on chez les autres ? Maintenant, on va m'accuser de commander des tchadors orange...
Q - La crainte du tchador a pourtant joué pendant les élections...
R - Je ne sais pas comment certains ont pu croire à ce genre de mensonges. Sont-ils innocents, simples d'esprit ? Je ne peux que rappeler que la gloire du Liban réside dans le respect par son peuple du droit à la différence, qui peut se manifester par le port de la minijupe et celui du tchador.
Q - Allez-vous rencontrer Hassan Nasrallah, à l'instar des autres leaders de l'opposition ?
R - Nous avons des difficultés à nous déplacer. Nous sommes en contact permanent par le biais d'émissaires. Mais connaissant tous deux les données de base, nous avons souvent des points de vue convergents.
Q - Pourquoi êtes-vous toujours en train de défendre les chiites ?
R - Je ne les défends pas. Je conteste des concepts faux à la base et cherche à les rectifier. Dans notre programme électoral, nous avons consacré deux pages à l'éducation, notamment l'éducation religieuse. Il est essentiel de connaître les religions, et la connaissance entraîne le respect. C'est la base de la coexistence, d'autant que, dans leur essence, les religions célestes visent à relever le niveau de l'homme et à lui donner une dimension spirituelle. J'ai voulu construire l'avenir, et, pour moi, l'ouverture et le dialogue en sont des composantes essentielles. Certains ne l'ont pas compris. Pour d'autres, cela peut prendre un peu de temps. L'essentiel est de sortir du cauchemar dans lequel certains veulent garder les Libanais...