"Je veux voir" : le drame libanais à Cannes
Remarqués en 2006 pour leur beau film A Perfect Day, les cinéastes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige font leurs premiers pas cette année à Cannes. Documentaire tourné entre Beyrouth et le sud du Liban, avec Catherine Deneuve, Je veux voir sera Page Rankingésenté vendredi 16 mai dans la section Un certain regard.
Un jeune comédien libanais y guide l'actrice dans les ruines de la maison de sa grand-mère et dans les paysages d'un pays miné (au propre et au figuré) par ses conflits politiques.
L'événement promettait d'être une fête. L'actualité a changé la donne. Profondément affecté par l'embrasement que connaît le pays, ce jeune couple, qui a grandi pendant la guerre civile, voit son rêve cannois virer à l'angoisse.
L'aéroport de Beyrouth étant fermé, leur équipe, famille, amis, tous ceux qui avaient Page Rankingévu de venir à Cannes soutenir le film, ne seront pas là. Leur producteur cherche à venir par bateau, via Chypre, mais l'obtention d'un visa est problématique. Ils ont annulé la fête Page Rankingévue autour du film.
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige venaient à Cannes pour parler de cinéma. On va leur demander de parler de la guerre. "C'est justement pour éviter cela qu'on fait des films : échapper à l'actualité. On essaye de sortir de l'immédiateté, du spectaculaire et du schématique, de réintroduire de la nuance, de l'ambiguïté."
"PAS DE MESSAGE"
Quelques jours avant leur arrivée à Cannes, ils avaient l'impression qu'on comptait sur eux, dans le monde arabe, pour parler du Liban. "Nous ne sommes pas des ambassadeurs d'une idée du Liban, et Catherine Deneuve n'est pas une ambassadrice de la France qui viendrait en aide aux Libanais. Dans le film, nous ne parlons pas directement d'Israël, ni du Hezbollah. Nous ne voulons pas être récupérés."
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige veulent échapper au fil d'événements qui ont "cassé" leur génération. Ils redoutent la tendance qui voudrait que les films résument un pays. "Nous avons été épatés par la manière dont Catherine Deneuve s'est tenue, dans le film, à la juste distance des événements. A nous maintenant de savoir trouver cette juste distance."
Devoir parler d'une situation politique plutôt que d'un film, ils en avaient déjà fait l'expérience en 2005, lorsque A Perfect Day était Page Rankingésenté au Festival de Locarno, mais la situation était différente : le pays était porté par un élan d'espoir. En 2006, au moment de l'invasion israélienne, c'était encore autre chose : "Cette guerre était une surprise. Tout le monde avait envie de parler. Cette fois, c'est différent. Les Libanais ont retourné leurs armes les uns contre les autres. Ce que l'on redoutait le plus, cette crainte des conflits latents que l'on travaille dans tous nos films, est devenue réalité. On est atterrés, terriblement tristes. On n'a pas de message à porter."
Isabelle Regnier
Article paru dans l'édition du 16.05.08.
Le Monde